Le monde répondit par une invention. En juillet 1922, à Genève, sur l’initiative de Fridtjof Nansen — l’explorateur polaire devenu haut-commissaire de la Société des Nations pour les réfugiés —, fut adopté un « certificat d’identité » pour les exilés russes. On le surnomma aussitôt passeport Nansen : un document sans armoiries ni nationalité, le passeport d’un pays qui n’existe pas. Une cinquantaine d’États finiraient par le reconnaître ; il en serait délivré quelque quatre cent cinquante mille. Le pays invisible avait reçu sa pièce d’identité — restait à savoir où il se trouvait.
La réponse était étrange : partout et nulle part. Le pays sans territoire eut cinq capitales — Berlin, Paris, Prague, Belgrade, Sofia. Chacune accueillit sa part de la dispersion, à son prix et selon son calcul.
Cette liste eut un brouillon : Constantinople. Dans la capitale ottomane occupée par l’Entente s’entassèrent, les premières années après l’évacuation, des dizaines de milliers de Russes : la ville devint une gigantesque salle d’attente où l’on vendait ses alliances, ouvrait des restaurants, apprenait à conduire et attendait des visas. Mais elle ne devint jamais une capitale — une gare étrangère, non une maison. Quand la Turquie kémaliste reprit la ville, le transit russe prit fin ; les vraies capitales étaient plus loin, en Europe.
Berlin : capitale au cours du mark
La première capitale fut Berlin — non par amour, mais par le cours du change. L’hyperinflation allemande rendait la vie dérisoirement bon marché pour qui détenait la moindre devise forte, et en 1922-1923 l’Allemagne comptait, selon les estimations, jusqu’à six cent mille personnes venues de Russie ; Berlin à lui seul, jusqu’à trois cent mille. Le quartier de Charlottenbourg, saturé de pensions, de cafés et de boutiques russes, fut rebaptisé par les Berlinois « Charlottengrad ».
Le mark bon marché fit aussi de Berlin la capitale mondiale du livre russe : de 1918 à 1928, cent quatre-vingt-huit maisons d’édition russes y furent enregistrées. Tout le monde s’y imprimait — des classiques aux lycéens d’hier, des monarchistes aux partisans du compromis avec Moscou.
La fin arriva aussi économiquement que le début. Fin 1923, l’Allemagne stabilisa le mark — et la vie bon marché s’acheva en quelques mois. Le Berlin russe leva le camp presque en entier : les maisons d’édition fermaient, hommes de lettres et avocats bouclaient leurs valises. Les trains partaient vers l’ouest, pour Paris, et vers le sud-est, pour Prague.
Paris : la capitale définitive
La France n’accueillait pas les Russes par sentimentalité : après Verdun et la Somme, le pays manquait cruellement de bras, et le réfugié au passeport Nansen était d’abord de la main-d’œuvre. Combien furent-ils en France ? Les historiens en débattent encore : les comptages de 1921 donnaient soixante-cinq mille personnes, un rapport gouvernemental de 1924 allait jusqu’à quatre cent mille ; les estimations prudentes d’aujourd’hui penchent vers le bas de la fourchette. Quoi qu’il en soit, au milieu des années vingt, Paris était devenu la capitale incontestée de la dispersion russe — politique, journalistique, littéraire.
C’est là que paraissaient les grands journaux de l’émigration, les Dernières Nouvelles de Milioukov et la Renaissance ; là que siégeaient tous les gouvernements en exil et toutes les unions ; de là que la diaspora se gouvernait et se querellait. L’éclat de la capitale reposait pourtant sur le travail de peine : le Paris russe passait ses journées aux chaînes de Renault, à Billancourt, ou au volant des taxis, et ses soirées aux conférences, aux offices funèbres et aux fêtes régimentaires.
Prague : l’Oxford russe
La Tchécoslovaquie fut la seule à faire de l’accueil des réfugiés une politique d’État. L’« Action russe de secours », lancée en 1921 par le président Masaryk, était un investissement calculé : la jeune république formait des cadres pour la Russie future — démocratique, croyait-on à Prague —, et au passage des spécialistes pour elle-même. L’argent n’allait pas aux allocations mais aux études : en janvier 1924, quatre mille trois cent soixante-treize personnes touchaient une bourse du gouvernement tchécoslovaque ; au total, quelque sept mille étudiants russes passèrent par les écoles pragoises. Fonctionnaient une faculté russe de droit, une université populaire, des instituts savants — toute une académie d’un pays disparu.
On appelait Prague « l’Oxford russe ». Des cinq capitales, elle était la plus jeune par sa population et la plus réfléchie par son dessein : le seul endroit où l’on proposait à la dispersion non de survivre, mais d’apprendre.
Belgrade : la capitale de la fidélité
Le royaume des Serbes, Croates et Slovènes accueillit au plus fort quelque quarante-quatre mille Russes — un chiffre plus modeste que celui de Berlin, mais d’une autre nature : c’est ici que vinrent l’armée, l’Église et la loyauté. Le roi Alexandre, élève de l’ancien Corps des pages de Saint-Pétersbourg, tenait l’accueil des Russes pour une dette d’honneur — et il la paya jusqu’à la fin de sa vie. Sremski Karlovci hébergea l’état-major de Wrangel et le Synode de l’Église russe hors frontières ; les officiers russes entrèrent dans l’armée et la gendarmerie yougoslaves, les architectes et les ingénieurs russes bâtirent Belgrade.
Si Paris était la capitale de la politique émigrée, Belgrade fut celle du service : le seul endroit d’Europe où un ancien officier russe pouvait rester officier au lieu de devenir chauffeur de taxi.
Sofia : la capitale des soldats
La Bulgarie reçut les plus pauvres — les soldats. À partir de 1921, on y transféra de Gallipoli les unités du 1er corps d’armée ; les régiments s’embauchaient au complet, avec leurs commandants, pour les travaux les plus durs. Le symbole de cette capitale fut la mine de charbon de Pernik, près de Sofia, où les hommes de Gallipoli abattaient le charbon par compagnies, vivant en communautés et gardant les rangs jusque sous terre. Les tempêtes politiques — coups d’État, expulsions, propagande soviétique du retour — frappaient cette colonie plus durement que les autres : la capitale des soldats n’avait ni capitaux ni relations, seulement des bras.
Repère. La sixième capitale. À strictement parler, il y en eut une sixième : Harbin, la ville ferroviaire russe de Mandchourie, où vivaient au début des années vingt de cent à deux cent mille Russes. Mais Harbin fut une capitale de voisinage, non de choix : on y échouait quand la guerre vous avait surpris à l’est. L’émigration, dans son ensemble, choisit l’Europe — c’est à l’Europe que les maîtres de la Russie avaient, des siècles durant, lié le destin du pays et du peuple ; la Russie perdue, son élite n’alla pas au hasard : elle alla là où elle avait coutume de chercher le modèle.
Un seul pays le long des voies ferrées
Les cinq capitales n’étaient pas cinq colonies séparées. Les Dernières Nouvelles de Paris se lisaient à Belgrade et à Sofia trois jours après leur parution ; le diplôme de la faculté russe de droit de Prague était reconnu par les institutions russes de tous les pays de la dispersion ; l’union militaire fondée par Wrangel reliait les officiers des cinq villes en une seule structure, avec ses sections nationales. Entre les capitales circulaient les trains, mais aussi les réputations, les fiancées, les honoraires et les rumeurs. C’était un vrai pays — l’intelligentsia à Prague, le gouvernement à Paris, l’armée à Belgrade et à Sofia, l’imprimerie à Berlin. Il ne lui manquait que le territoire.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Le territoire finit tout de même par venir — le seul que l’émigration pût acquérir pour toujours. Près de Paris, c’est le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois, le lieu russe le plus célèbre de France. À Berlin, le cimetière orthodoxe de Tegel, qui a survécu au Reich comme au Mur. À Prague, le cimetière d’Olšany et son église russe commémorative, où reposent les boursiers de Masaryk. À Belgrade, le carré russe du Nouveau cimetière, avec sa chapelle et la tombe de Wrangel.
Cinq capitales, cinq nécropoles. Le pays qui n’eut ni frontières, ni hymne, ni territoire acquit la terre par le seul moyen qui lui restât — et il la possède encore.
Principales sources : documents de la Société des Nations sur les réfugiés et le passeport Nansen (Genève, 1922) ; décret du VTsIK et du Sovnarkom du 15 décembre 1921 ; M. Raeff, Russia Abroad : A Cultural History of the Russian Emigration (Oxford, 1990) ; C. Gousseff, L’exil russe (CNRS, 2008) ; K. Schlögel (dir.), Der große Exodus (C.H. Beck, 1994) ; documents de l’« Action russe » (archives tchèques) ; S. Volkov (dir.), L’Armée russe en exil (en russe, 2003) ; travaux sur les effectifs de l’émigration russe en France.