Tuesday 28 July 2026
L'Exode

Cinq capitales sans État. Comment l'émigration russe s'installa en Europe

La queue devant une préfecture est un endroit où l'ordre du monde se laisse bien observer. Dans celle-ci attendent un ancien colonel, un ancien avocat, une ancienne pensionnaire de l'institut Smolny ; tous ont le même document en défaut — le principal. Le 15 décembre 1921, un décret soviétique a privé de leur nationalité tous ceux qui avaient quitté la Russie sans l'autorisation du nouveau pouvoir ou combattu contre lui. D'un trait de plume, plus d'un million de personnes — un million cent soixante mille, selon le décompte de la Société des Nations à l'été 1922 — sont devenues un néant juridique : ni passeport, ni consul, ni État tenu de les protéger.

Cinq capitales sans État. Comment l'émigration russe s'installa en Europe

Le monde répondit par une invention. En juillet 1922, à Genève, sur l’initiative de Fridtjof Nansen — l’explorateur polaire devenu haut-commissaire de la Société des Nations pour les réfugiés —, fut adopté un « certificat d’identité » pour les exilés russes. On le surnomma aussitôt passeport Nansen : un document sans armoiries ni nationalité, le passeport d’un pays qui n’existe pas. Une cinquantaine d’États finiraient par le reconnaître ; il en serait délivré quelque quatre cent cinquante mille. Le pays invisible avait reçu sa pièce d’identité — restait à savoir où il se trouvait.

La réponse était étrange : partout et nulle part. Le pays sans territoire eut cinq capitales — Berlin, Paris, Prague, Belgrade, Sofia. Chacune accueillit sa part de la dispersion, à son prix et selon son calcul.

Cette liste eut un brouillon : Constantinople. Dans la capitale ottomane occupée par l’Entente s’entassèrent, les premières années après l’évacuation, des dizaines de milliers de Russes : la ville devint une gigantesque salle d’attente où l’on vendait ses alliances, ouvrait des restaurants, apprenait à conduire et attendait des visas. Mais elle ne devint jamais une capitale — une gare étrangère, non une maison. Quand la Turquie kémaliste reprit la ville, le transit russe prit fin ; les vraies capitales étaient plus loin, en Europe.

Atelier de couture de l’Union des zemstvos russes au camp de San Stefano, près de Constantinople, début des années 1920. En attendant les visas, la dispersion apprenait à gagner sa vie. Source : American National Red Cross collection / Library of Congress. Domaine public.
Atelier de couture de l’Union des zemstvos russes au camp de San Stefano, près de Constantinople, début des années 1920. En attendant les visas, la dispersion apprenait à gagner sa vie. Source : American National Red Cross collection / Library of Congress. Domaine public.

Berlin : capitale au cours du mark

La première capitale fut Berlin — non par amour, mais par le cours du change. L’hyperinflation allemande rendait la vie dérisoirement bon marché pour qui détenait la moindre devise forte, et en 1922-1923 l’Allemagne comptait, selon les estimations, jusqu’à six cent mille personnes venues de Russie ; Berlin à lui seul, jusqu’à trois cent mille. Le quartier de Charlottenbourg, saturé de pensions, de cafés et de boutiques russes, fut rebaptisé par les Berlinois « Charlottengrad ».

Deux anciens officiers de l’armée impériale devenus cordonniers dans leur exil berlinois, 1932. Source : Bundesarchiv, Bild 102-12985 / CC BY-SA 3.0 DE.
Deux anciens officiers de l’armée impériale devenus cordonniers dans leur exil berlinois, 1932. Source : Bundesarchiv, Bild 102-12985 / CC BY-SA 3.0 DE.

Le mark bon marché fit aussi de Berlin la capitale mondiale du livre russe : de 1918 à 1928, cent quatre-vingt-huit maisons d’édition russes y furent enregistrées. Tout le monde s’y imprimait — des classiques aux lycéens d’hier, des monarchistes aux partisans du compromis avec Moscou.

Jar-Ptitsa (« L’Oiseau de feu »), revue littéraire et artistique du Berlin russe, début des années 1920. Le mark bon marché fit de la ville la capitale mondiale de l’édition russe : 188 maisons en dix ans. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.
Jar-Ptitsa (« L’Oiseau de feu »), revue littéraire et artistique du Berlin russe, début des années 1920. Le mark bon marché fit de la ville la capitale mondiale de l’édition russe : 188 maisons en dix ans. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.

La fin arriva aussi économiquement que le début. Fin 1923, l’Allemagne stabilisa le mark — et la vie bon marché s’acheva en quelques mois. Le Berlin russe leva le camp presque en entier : les maisons d’édition fermaient, hommes de lettres et avocats bouclaient leurs valises. Les trains partaient vers l’ouest, pour Paris, et vers le sud-est, pour Prague.

Émigrés russes à Wünsdorf, près de Berlin, juillet 1925. Après la stabilisation du mark, le Berlin russe se dispersait — restaient des communautés comme celle-ci. Source : Bundesarchiv, Bild 102-01609 / CC BY-SA 3.0 DE.
Émigrés russes à Wünsdorf, près de Berlin, juillet 1925. Après la stabilisation du mark, le Berlin russe se dispersait — restaient des communautés comme celle-ci. Source : Bundesarchiv, Bild 102-01609 / CC BY-SA 3.0 DE.

Paris : la capitale définitive

La France n’accueillait pas les Russes par sentimentalité : après Verdun et la Somme, le pays manquait cruellement de bras, et le réfugié au passeport Nansen était d’abord de la main-d’œuvre. Combien furent-ils en France ? Les historiens en débattent encore : les comptages de 1921 donnaient soixante-cinq mille personnes, un rapport gouvernemental de 1924 allait jusqu’à quatre cent mille ; les estimations prudentes d’aujourd’hui penchent vers le bas de la fourchette. Quoi qu’il en soit, au milieu des années vingt, Paris était devenu la capitale incontestée de la dispersion russe — politique, journalistique, littéraire.

C’est là que paraissaient les grands journaux de l’émigration, les Dernières Nouvelles de Milioukov et la Renaissance ; là que siégeaient tous les gouvernements en exil et toutes les unions ; de là que la diaspora se gouvernait et se querellait. L’éclat de la capitale reposait pourtant sur le travail de peine : le Paris russe passait ses journées aux chaînes de Renault, à Billancourt, ou au volant des taxis, et ses soirées aux conférences, aux offices funèbres et aux fêtes régimentaires.

Prague : l’Oxford russe

La Tchécoslovaquie fut la seule à faire de l’accueil des réfugiés une politique d’État. L’« Action russe de secours », lancée en 1921 par le président Masaryk, était un investissement calculé : la jeune république formait des cadres pour la Russie future — démocratique, croyait-on à Prague —, et au passage des spécialistes pour elle-même. L’argent n’allait pas aux allocations mais aux études : en janvier 1924, quatre mille trois cent soixante-treize personnes touchaient une bourse du gouvernement tchécoslovaque ; au total, quelque sept mille étudiants russes passèrent par les écoles pragoises. Fonctionnaient une faculté russe de droit, une université populaire, des instituts savants — toute une académie d’un pays disparu.

On appelait Prague « l’Oxford russe ». Des cinq capitales, elle était la plus jeune par sa population et la plus réfléchie par son dessein : le seul endroit où l’on proposait à la dispersion non de survivre, mais d’apprendre.

Belgrade : la capitale de la fidélité

Le royaume des Serbes, Croates et Slovènes accueillit au plus fort quelque quarante-quatre mille Russes — un chiffre plus modeste que celui de Berlin, mais d’une autre nature : c’est ici que vinrent l’armée, l’Église et la loyauté. Le roi Alexandre, élève de l’ancien Corps des pages de Saint-Pétersbourg, tenait l’accueil des Russes pour une dette d’honneur — et il la paya jusqu’à la fin de sa vie. Sremski Karlovci hébergea l’état-major de Wrangel et le Synode de l’Église russe hors frontières ; les officiers russes entrèrent dans l’armée et la gendarmerie yougoslaves, les architectes et les ingénieurs russes bâtirent Belgrade.

La Maison russe de l’empereur Nicolas II à Belgrade, bâtie par l’émigration en 1933. Elle fonctionne toujours. Source : photo Petar Milošević, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
La Maison russe de l’empereur Nicolas II à Belgrade, bâtie par l’émigration en 1933. Elle fonctionne toujours. Source : photo Petar Milošević, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Si Paris était la capitale de la politique émigrée, Belgrade fut celle du service : le seul endroit d’Europe où un ancien officier russe pouvait rester officier au lieu de devenir chauffeur de taxi.

Sofia : la capitale des soldats

La Bulgarie reçut les plus pauvres — les soldats. À partir de 1921, on y transféra de Gallipoli les unités du 1er corps d’armée ; les régiments s’embauchaient au complet, avec leurs commandants, pour les travaux les plus durs. Le symbole de cette capitale fut la mine de charbon de Pernik, près de Sofia, où les hommes de Gallipoli abattaient le charbon par compagnies, vivant en communautés et gardant les rangs jusque sous terre. Les tempêtes politiques — coups d’État, expulsions, propagande soviétique du retour — frappaient cette colonie plus durement que les autres : la capitale des soldats n’avait ni capitaux ni relations, seulement des bras.

Généraux blancs en Bulgarie, 1921 ; assis, de droite à gauche : Steifon, Koutiepov, Vitkovski. Les régiments s’embauchaient aux mines au complet, avec leurs commandants. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.
Généraux blancs en Bulgarie, 1921 ; assis, de droite à gauche : Steifon, Koutiepov, Vitkovski. Les régiments s’embauchaient aux mines au complet, avec leurs commandants. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.

Repère. La sixième capitale. À strictement parler, il y en eut une sixième : Harbin, la ville ferroviaire russe de Mandchourie, où vivaient au début des années vingt de cent à deux cent mille Russes. Mais Harbin fut une capitale de voisinage, non de choix : on y échouait quand la guerre vous avait surpris à l’est. L’émigration, dans son ensemble, choisit l’Europe — c’est à l’Europe que les maîtres de la Russie avaient, des siècles durant, lié le destin du pays et du peuple ; la Russie perdue, son élite n’alla pas au hasard : elle alla là où elle avait coutume de chercher le modèle.

Un seul pays le long des voies ferrées

Les cinq capitales n’étaient pas cinq colonies séparées. Les Dernières Nouvelles de Paris se lisaient à Belgrade et à Sofia trois jours après leur parution ; le diplôme de la faculté russe de droit de Prague était reconnu par les institutions russes de tous les pays de la dispersion ; l’union militaire fondée par Wrangel reliait les officiers des cinq villes en une seule structure, avec ses sections nationales. Entre les capitales circulaient les trains, mais aussi les réputations, les fiancées, les honoraires et les rumeurs. C’était un vrai pays — l’intelligentsia à Prague, le gouvernement à Paris, l’armée à Belgrade et à Sofia, l’imprimerie à Berlin. Il ne lui manquait que le territoire.

Le sonneur de l’église russe de Berlin, 1931. Les cloches furent fondues grâce aux dons des émigrés. Source : Bundesarchiv, Bild 102-11145 / CC BY-SA 3.0 DE.
Le sonneur de l’église russe de Berlin, 1931. Les cloches furent fondues grâce aux dons des émigrés. Source : Bundesarchiv, Bild 102-11145 / CC BY-SA 3.0 DE.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Le territoire finit tout de même par venir — le seul que l’émigration pût acquérir pour toujours. Près de Paris, c’est le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois, le lieu russe le plus célèbre de France. À Berlin, le cimetière orthodoxe de Tegel, qui a survécu au Reich comme au Mur. À Prague, le cimetière d’Olšany et son église russe commémorative, où reposent les boursiers de Masaryk. À Belgrade, le carré russe du Nouveau cimetière, avec sa chapelle et la tombe de Wrangel.

L’église de la Dormition au cimetière d’Olšany, à Prague, élevée par l’émigration russe dans les années 1920. Source : photo Dezidor, Wikimedia Commons, CC BY 3.0.
L’église de la Dormition au cimetière d’Olšany, à Prague, élevée par l’émigration russe dans les années 1920. Source : photo Dezidor, Wikimedia Commons, CC BY 3.0.

Cinq capitales, cinq nécropoles. Le pays qui n’eut ni frontières, ni hymne, ni territoire acquit la terre par le seul moyen qui lui restât — et il la possède encore.

Principales sources : documents de la Société des Nations sur les réfugiés et le passeport Nansen (Genève, 1922) ; décret du VTsIK et du Sovnarkom du 15 décembre 1921 ; M. Raeff, Russia Abroad : A Cultural History of the Russian Emigration (Oxford, 1990) ; C. Gousseff, L’exil russe (CNRS, 2008) ; K. Schlögel (dir.), Der große Exodus (C.H. Beck, 1994) ; documents de l’« Action russe » (archives tchèques) ; S. Volkov (dir.), L’Armée russe en exil (en russe, 2003) ; travaux sur les effectifs de l’émigration russe en France.