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L'Exode
Cinq capitales sans État. Comment l'émigration russe s'installa en Europe
La queue devant une préfecture est un endroit où l'ordre du monde se laisse bien observer. Dans celle-ci attendent un ancien colonel, un ancien avocat, une ancienne pensionnaire de l'institut Smolny ; tous ont le même document en défaut — le principal. Le 15 décembre 1921, un décret soviétique a privé de leur nationalité tous ceux qui avaient quitté la Russie sans l'autorisation du nouveau pouvoir ou combattu contre lui. D'un trait de plume, plus d'un million de personnes — un million cent soixante mille, selon le décompte de la Société des Nations à l'été 1922 — sont devenues un néant juridique : ni passeport, ni consul, ni État tenu de les protéger.
L'armée Sans État
L'armée devenue association. Le baron Wrangel et la naissance du ROVS
Sremski Karlovci, petite ville serbe au bord du Danube, célèbre pour son séminaire et pour son vin. Le 1er septembre 1924, dans un état-major logé dans quelques pièces modestes, un général en tcherkesse noire signe un ordre long de quelques alinéas. Par ce texte de chancellerie, l'armée que n'avaient pu achever ni les Rouges, ni le typhus, ni la comptabilité française cesse d'exister en tant qu'armée — et c'est précisément ainsi qu'elle se sauve. Elle s'appelle désormais l'Union générale des combattants russes : non plus une troupe, mais une « association de militaires ». Le ROVS.
L'Exode
La flotte qui emporta un État. Crimée 1920 — Gallipoli — Bizerte
À la mi-novembre 1920, une armada comme le Bosphore n'en avait jamais vu déboucha de la mer Noire sur la rade de Constantinople : cent vingt-six navires — bâtiments de guerre, paquebots, remorqueurs, barges — enfoncés dans l'eau jusqu'au plat-bord. Sur les ponts, dans les cales, sur les tas de charbon voyageaient 145 693 personnes selon les registres de bord, sans compter les équipages. L'eau manquait, le pain manquait, et la place manquait pour s'allonger.