Thursday 27 August 2026
La Guerre Secrète

La troisième force

La seule organisation de l'émigration qui survécut à l'Union soviétique

« Ordre de tuer ! » — carton des actualités British Paramount News sur la conférence de presse de Khokhlov, 1954. Source : spycraft101.com.
« Ordre de tuer ! » — carton des actualités British Paramount News sur la conférence de presse de Khokhlov, 1954. Source : spycraft101.com.

Francfort-sur-le-Main, le soir du 18 février 1954. On frappe à la porte de Gueorgui Okolovitch, chef des opérations clandestines de l’Union nationale du travail — le NTS. Le maître des lieux ouvre : sur le seuil, un homme d’une trentaine d’années, ému, poli. Il se présente : Nikolaï Khokhlov, capitaine de la Sûreté d’État soviétique. Il est envoyé de Moscou pour organiser l’assassinat d’Okolovitch — l’équipe est prête, les armes sont livrées. Et il est venu le dire à Okolovitch en personne, parce qu’il ne le tuera pas. La décision n’est pas de lui seul : avant la mission, il s’est ouvert à sa femme, et elle a répondu qu’elle ne saurait être la femme d’un assassin. Deux mois plus tard, le 22 avril, à une conférence de presse à Bonn, Khokhlov montrera aux journalistes son équipement de mission : un pistolet dissimulé dans un paquet de cigarettes, aux balles chargées de cyanure. L’Occident verra pour la première fois de près les instruments de la terreur d’État soviétique — et apprendra du même coup qu’il existe quelque part à Francfort une organisation russe pour laquelle Moscou envoie des tueurs, trois décennies après la fin de la guerre civile. Cette organisation survivra à Khokhlov l’agent, à ceux qui l’avaient envoyé — et à l’Union soviétique elle-même.

Pistolet électrique miniature de l’équipement remis au groupe de Khokhlov. Source : spycraft101.com.
Pistolet électrique miniature de l’équipement remis au groupe de Khokhlov. Source : spycraft101.com.

Les enfants contre les pères

Elle naquit en juillet 1930 à Belgrade, au congrès des unions de la jeunesse russe de cinq pays, et inscrivit dans ses premiers statuts une clause insultante pour la moitié de l’émigration : on n’admettait que ceux qui étaient nés après 1895. Aux pères qui avaient perdu la guerre civile, l’entrée était fermée. La « nouvelle génération » — c’est ainsi que l’union s’appela dans les années trente — accusait les aînés de « rester assis sur leurs valises » : revues éternelles, offices funèbres et attente du miracle. Le duc Serge de Leuchtenberg en devint le président, le moteur en fut Victor Baïdalakov, officier cosaque du Don de vingt-neuf ans. Le programme tenait en une seule insolence : ne pas pleurer la Russie, ne pas l’attendre — mais y travailler, maintenant, de l’intérieur.

Les « marcheurs »

Le mot qu’on trouva venait de la vieille Russie : les khodoki — les « marcheurs ». Des jeunes gens passaient clandestinement la frontière soviétique pour parler aux gens de l’autre côté. À l’été 1938, cinq hommes s’approchèrent de la frontière polono-soviétique ; trois furent abattus par les gardes-frontières, deux — Gueorgui Okolovitch et Alexandre Kolkov — passèrent et sillonnèrent pendant quatre mois les villes soviétiques, étudiant un pays que l’émigration ne connaissait plus que par les journaux. Ils revinrent — cas rarissime. Les autres eurent moins de chance : le 6 juillet 1941, le Collège militaire de la Cour suprême de l’URSS condamna à mort, en un seul jour, douze « marcheurs » capturés — et le même jour, les douze furent fusillés. C’est alors aussi, dans les années trente, que l’union gagna sa réputation d’organisation la plus lucide de l’émigration : c’est le NTS qui, en 1937, nomma le premier publiquement la « ligne intérieure » du ROVS pour ce qu’elle était — une antenne de la Loubianka au cœur de l’armée blanche.

Entre Hitler et Staline

La guerre plaça la « troisième force » devant un choix entre deux maux — et l’union tenta de n’en choisir aucun. Baïdalakov demanda à Berlin l’autorisation d’une administration russe autonome dans les territoires occupés — les nazis n’avaient que faire de partenaires indépendants. Alors les hommes du NTS partirent vers l’Est sans autorisation — poursuivre parmi leurs compatriotes le travail que les « marcheurs » menaient avant la guerre, au nez des deux polices secrètes à la fois. Cela finit comme cela devait finir : après l’attentat contre Hitler, à l’été 1944, la Gestapo, en démêlant les liens des conjurés de l’Abwehr, arrêta environ cent cinquante personnes liées au NTS ; la plupart périrent dans les camps de concentration. L’organisation créée contre Staline finit la guerre dans les prisons de Hitler — biographie d’une rare netteté pour l’Europe d’après-guerre.

Gueorgui Okolovitch, l’homme qu’on ne put tuer. Sa vie est le condensé de toute cette histoire. Pendant la guerre civile — adolescent mitrailleur sur un train blindé ; en 1920 — l’exil ; dans les années trente — le NTS et deux voyages clandestins en URSS : quatre mois à travers les villes soviétiques en trente-huit, puis les territoires occupés pendant la guerre. Après la guerre — chef de tout le travail clandestin de l’union, plus tard directeur des éditions Possev : l’homme par qui passaient les courriers, les filières et les lettres. Moscou savait qui éliminer : en 1954, on lui envoya Khokhlov et son étui à cigarettes au cyanure ; la même année, on enleva son collègue berlinois. Le KGB ne parvint jamais jusqu’à Okolovitch : cet homme sec et méthodique, qui fit toute sa vie le travail le plus dangereux de l’émigration, mourut dans son lit.

La victime manquée et l’assassin manqué : Gueorgui Okolovitch (à gauche) et Nikolaï Khokhlov à la conférence de presse. Source : spycraft101.com.
La victime manquée et l’assassin manqué : Gueorgui Okolovitch (à gauche) et Nikolaï Khokhlov à la conférence de presse. Source : spycraft101.com.

Les molécules

Après la guerre, l’union se reconstitua dans les camps de personnes déplacées — et commença par tirer les leçons de ses propres tombes. Le romantisme des courriers des années trente coûtait trop cher : la frontière dévorait les meilleurs, et à l’intérieur du pays, toute organisation finissait tôt ou tard dévorée par la délation. La réponse fut formulée à l’hiver 1948–1949 par Vladimir Poremski, futur président de l’union pendant près de vingt ans, — il l’appela la « théorie moléculaire ». L’idée était simple et hérétique à la fois : dans un État totalitaire, il ne faut pas — et l’on ne peut pas — bâtir de réseau clandestin ; le réseau tombera tout entier par un seul traître. Il faut autre chose : une multitude de solitaires, de « molécules », qui ne se connaissent pas, ne sont liés par rien et sont donc insaisissables — et la liaison leur est fournie par une voix venue du dehors : l’émission de radio, le tract, la revue, qui disent à tous la même chose. Non pas un complot, mais une saturation du milieu ; non pas un assaut, mais une corrosion. De cette théorie sortit toute la stratégie ultérieure de l’union : l’arme principale serait le papier.

Les hommes qui faisaient ce travail étaient à eux seuls une encyclopédie du siècle russe. La section française de l’union fut dirigée, de 1942 à 1949, par un homme dont le nom faisait tressaillir toute l’émigration — Arcady Stolypine, fils unique de Piotr Stolypine, le président du Conseil assassiné de l’Empire russe : le jour, rédacteur à l’Agence France-Presse ; le soir, solidariste ; plus tard, membre du comité de rédaction de Possev. Le fils de l’homme qui avait voulu sauver l’empire par des réformes vieillit dans l’organisation qui voulait achever ses fossoyeurs à coups de tracts.

Arcady Stolypine (1903–1990), fils unique du président du Conseil. Photo vers 1923. (Wikimedia Commons, domaine public.)
Arcady Stolypine (1903–1990), fils unique du président du Conseil. Photo vers 1923. (Wikimedia Commons, domaine public.)

La chasse

Après la guerre, le quartier général de l’union s’établit à Francfort — et pour une décennie, les adresses russes d’Allemagne de l’Ouest devinrent le théâtre d’une guerre non déclarée. La chasse s’ouvrit tôt : dès le 19 septembre 1947, des agents du MGB enlevèrent à Berlin-Ouest un membre de l’union, Iouri Tregoubov. On l’emporta vers l’Est, on lui donna vingt-cinq ans, on l’envoya à Vorkouta. Il tira le seul billet gagnant de cette histoire : en 1955, quand Adenauer négocia à Moscou le retour des citoyens allemands, Tregoubov sortit du camp, rentra en RFA et publia un an plus tard un livre au titre qui dit tout — « Huit ans aux mains de la Loubianka ». Les enlevés suivants n’eurent pas cette chance. En avril 1954, en plein jour, disparut à Berlin-Ouest le docteur Alexandre Trouchnovitch, soixante ans, chef du comité berlinois du NTS : la Stasi est-allemande aida les agents soviétiques à l’enlever. Des décennies plus tard seulement, on saura qu’il n’avait pas passé la frontière vivant. Le même février, l’étui à cigarettes de Khokhlov ne tira pas. Khokhlov lui-même paya son refus au tarif de la « maison » : en 1957, on l’empoisonna au thallium à une conférence du NTS — il survécut par miracle, partit en Amérique et mourut professeur de psychologie en Californie un demi-siècle plus tard. Sa femme Iana, elle dont les mots l’avaient convaincu de ne pas tuer Okolovitch, fut jugée et envoyée en relégation à Syktyvkar avec leur petit garçon.

Les blocs de tir dissimulés dans un étui à cigarettes. Source : spycraft101.com.
Les blocs de tir dissimulés dans un étui à cigarettes. Source : spycraft101.com.

La famille lui fut enlevée pour toujours : il ne put revoir les siens qu’en 1992, quand Eltsine le gracia et que l’ancien capitaine revint en Russie pour la première fois en quarante ans. Les alliés occidentaux ne portèrent pas bonheur non plus : en 1952–1953, la CIA parachuta en URSS 85 hommes dans le cadre d’une opération conjointe — presque tous disparurent sans laisser de traces ou furent retournés. Contre l’union travaillaient les services de deux superpuissances — chacune à sa manière.

Khokhlov montre aux journalistes les photos de sa femme et de son fils restés en URSS et demande à la presse mondiale leur protection. Source : spycraft101.com.
Khokhlov montre aux journalistes les photos de sa femme et de son fils restés en URSS et demande à la presse mondiale leur protection. Source : spycraft101.com.

La guerre de papier

L’arme véritable — selon Poremski — ne fut pas les courriers mais le papier, et on le livrait par tout ce qui vole. À partir de 1951, l’union lança depuis les pays limitrophes des ballons météorologiques chargés de tracts — le vent les portait par-dessus la frontière, comme jadis les « marcheurs » ; en 1957, on renonça aux ballons, peu efficaces : l’envoi postal de masse se révéla une arme bien plus sûre. Quant au papier lui-même, il s’imprimait ainsi. Dès novembre 1945, dans le camp de personnes déplacées de Mönchehof, parut la revue Possev — « Les Semailles » ; le premier numéro fut tiré à deux cents exemplaires ; là naquit aussi la revue littéraire Grani. La revue n’était plus l’affaire des seuls enfants de la première vague : son rédacteur en chef, de 1947 à 1958, fut Evgueni Romanov, journaliste de la « nouvelle » émigration, celle de la guerre — et l’union fut presque le seul lieu où l’émigration des années vingt rencontra celle des années quarante comme sa propre continuation. Du camp, la maison d’édition passa à Limburg, puis à Francfort — et à la fin des années soixante, Possev était un mensuel tirant à plus de quarante mille exemplaires, et son imprimerie, le soupirail par lequel respirait la littérature russe interdite : Le Pavillon des cancéreux de Soljenitsyne, Pasternak, Le Vertige d’Evguénia Guinzbourg, Chalamov, et un Maître et Marguerite en format de poche — pour qu’on pût le cacher. Les livres passaient le rideau de fer dans les valises des touristes et des diplomates ; au marché noir, en URSS, un numéro de Possev valait 25 roubles, un livre — jusqu’à cinquante : des sommes considérables à l’échelle soviétique. Et à partir de décembre 1961, l’union ouvrit ses « marathons épistolaires » — des lettres aux citoyens soviétiques par la poste ordinaire, plus d’un million d’enveloppes jusqu’en 1990. Le KGB attrapait les courriers et brouillait la radio « Russie libre », qui émit de 1950 à 1972 — mais contre le timbre-poste, la « maison » resta impuissante.

Possev, janvier 1972 : en couverture, Vladimir Boukovski, qui, écrit la revue, « regrette d’avoir fait si peu en un an, deux mois et trois jours de liberté » ; le prix est indiqué en marks — et en roubles. Source : russianemigrant.ru.
Possev, janvier 1972 : en couverture, Vladimir Boukovski, qui, écrit la revue, « regrette d’avoir fait si peu en un an, deux mois et trois jours de liberté » ; le prix est indiqué en marks — et en roubles. Source : russianemigrant.ru.

Ce qui reste

Le dénouement vint sans fanfare. En 1988, à un meeting de Leningrad, un membre du NTS, Roman Evdokimov, hissa au-dessus de la foule le drapeau interdit blanc-bleu-rouge — celui-là même sous lequel on avait quitté la Crimée. Trois ans plus tard, ce drapeau devenait celui de l’État. Au début des années quatre-vingt-dix, la direction de l’union s’installa en Russie — non en triomphatrice, mais en archiviste : des dizaines de milliers de livres de l’émigration furent remis à la Bibliothèque d’État. En mai 1996, à Perm, se tint le premier congrès légal du NTS sur la terre russe. Les éditions Possev travaillent à Moscou depuis 1992. L’organisation créée en 1930 pour survivre au pouvoir soviétique exécuta ses statuts à la lettre : elle lui survécut. De toutes les armées, de tous les états-majors et de toutes les unions de la Russie hors-frontières, une seule arriva jusqu’à ce jour — la « troisième force », ces mêmes enfants auxquels les pères interdisaient d’être pressés.


Principales sources : Meduza, 01.06.2025 — histoire du NTS ; Fondation Iofé — Okolovitch ; Wikipédia (en) et Warfare History Network — Khokhlov ; The Spectator, 30.04.1954 ; theins.press et le rapport déclassifié de la CIA « Soviet Use of Assassination » — les opérations du KGB ; Wikipédia et emigrantica.ru — Possev et Grani ; corpus nos 8 et 13 de la série.