À la mi-novembre 1920, une armada de cent vingt-six navires apparut en rade de Constantinople. À son bord — près de cent cinquante mille personnes : la dernière armée du camp vaincu de la guerre civile russe, et tous ceux qui étaient partis avec elle. D’ordinaire, l’histoire s’arrête là : l’armée des vaincus se débande, les réfugiés se dissolvent dans des pays étrangers. Ici, il en alla autrement. L’armée ne se débanda pas. Elle débarqua en rangs sur un rivage étranger — et vécut encore un quart de siècle en Europe comme un État auquel on avait pris le territoire en oubliant de lui prendre tout le reste : les états-majors et les unions, les écoles et les églises, le renseignement et le contre-espionnage, ses héros et ses traîtres.
Cette série raconte la suite. Le camp sur un rivage turc nu, où une armée brisée, au lieu de se disperser, s’alignait pour la parade. Le Paris russe, où le colonel conduisait le taxi le jour et revêtait l’uniforme le soir, pour la fête de son régiment. Le Berlin des années vingt, qui imprimait plus de livres russes que Moscou. Les services soviétiques enlevant en plein jour, par deux fois — en 1930 et en 1937 —, des généraux russes au centre de Paris, et la cour d’assises française jugeant en 1938 une chanteuse que le dernier tsar avait applaudie — parce qu’elle s’était révélée agent du NKVD. La tentation de 1933, et le prix payé par ceux qui y cédèrent. La moniale de la rue de Lourmel, qui sortit du Vél’ d’Hiv des enfants juifs cachés dans des poubelles — une rue de Paris porte aujourd’hui son nom.
Nous racontons cette histoire pour le lecteur français — et ce n’est pas un geste de politesse, c’est le fond de l’affaire. Elle ne s’est pas passée « quelque part en Russie ». Elle s’est passée dans ces rues-ci : dans le VIIe arrondissement de Paris et dans le Charlottenburg berlinois, aux usines Renault de Boulogne-Billancourt, dans les prétoires français et les camps allemands, dans les cimetières des environs de Paris et à Tegel. Ses traces tiennent encore debout, à leurs adresses — la plaque de la Nestorstraße, la cathédrale du Hohenzollerndamm, les tombes de Sainte-Geneviève-des-Bois. Presque chaque sujet de la série, on peut littéralement s’y rendre à pied — et chaque article se termine par une adresse.
Un mot de la méthode. Cette histoire est envahie de légendes : les émigrés avaient leurs raisons d’embellir ; le camp soviétique, de mentir ; les mémorialistes, de régler leurs comptes. La série s’en tient donc aux documents et distingue le fait, la version et le jugement : ce qui est établi est raconté comme un fait ; ce qui n’est connu que d’une seule source est nommé version, en précisant laquelle ; là où les sources divergent, la divergence est montrée, non lissée. Pour la même raison, on ne trouvera ici ni nostalgie de la « Russie que nous avons perdue », ni blanchiment de ceux qui entrèrent au service des nazis : cette histoire a son content de vrai courage et de vraie honte, et l’un comme l’autre sont appelés par leur nom.
La série est construite comme un itinéraire — de l’évacuation à la dispersion, des capitales de l’exil à la guerre secrète, des destins à la mémoire ; les rubriques du site en répètent le tracé : « L’Exode », « Les capitales de l’exil », « L’armée sans État », « La guerre secrète », « Destins », « Foi et mémoire ».
Il y a dans cette histoire une particularité pour laquelle, précisément, nous la racontons. Elle commence comme un drame purement russe sur une scène européenne — mais plus on avance, plus il devient clair que la scène est depuis longtemps entrée dans l’action : la Russie en exil prenait racine en Europe, et l’Europe se voyait mise à l’épreuve par la Russie — épreuve de générosité et d’indifférence, du droit d’asile et de la tentation, de la capacité de juger et de la capacité de se souvenir. Au dénouement — l’année quarante-cinq, les camps, la résistance, les cimetières — ces deux destins sont si étroitement noués qu’on ne peut plus lire l’épilogue d’une seule manière : parle-t-on ici de la Russie — ou, tout compte fait, de l’Europe ? Nous n’imposons pas de réponse. Nous racontons ce qui fut : en détail, par les documents, par les adresses.