Paris, le 16 juillet 1942. Au Vélodrome d’hiver — le Vél’ d’Hiv, l’immense stade couvert du XVe arrondissement — la police française entasse des milliers de familles juives : chaleur étouffante, ni eau ni sanitaires, les enfants séparés des pères. De ces journées de juillet, la France se taira un demi-siècle — avant de les nommer l’une des pages les plus noires de son histoire. Parmi les rares qui parvinrent alors à entrer : une moniale russe en voile noir, venue du quartier voisin. Elle passe entre les rangs, distribue le peu qu’on peut distribuer — puis repère les bennes à ordures qu’on sort du stade. C’est dans ces bennes qu’elle fait sortir quatre enfants juifs.
La moniale s’appelle mère Marie. Derrière elle, en ce juillet 1942, il y a de quoi remplir cinq vies : poétesse du Pétersbourg de Blok, révolutionnaire, maire, émigrée, mère qui a enterré deux enfants. Devant elle : l’arrestation, Ravensbrück et la chambre à gaz. Aujourd’hui, une rue de Paris porte son nom, et l’Église orthodoxe la compte parmi ses saintes. Cet article raconte comment un seul destin a contenu tout le XXe siècle russe — et pourquoi la France l’a inscrite dans sa mémoire de la Résistance.
Lisa Pilenko
Elle naît à Riga en 1891, dans la famille du juriste Iouri Pilenko ; son enfance se passe au bord de la mer Noire, à Anapa, parmi les vignes paternelles. Après la mort du père, la famille s’installe à Pétersbourg — et Lisa, seize ans, tombe en plein brasier de l’Âge d’argent russe. En février 1908, lycéenne, elle se présente chez Alexandre Blok — de cette rencontre naîtra une correspondance de longues années, complexe, interrompue seulement par la mort du poète ; la tradition littéraire tient le célèbre « Lorsque vous vous tenez sur mon chemin… », écrit un mois plus tard, pour un poème qui lui est adressé. Elle publie des vers, se marie, divorce, fréquente les cercles des poètes et des révolutionnaires — biographie ordinaire, presque exemplaire, d’une jeune fille ardente de cette époque, à qui l’époque va bientôt tout reprendre.
La révolution la surprend dans le Sud. En février 1918, Elizaveta — Skobtsova par son second mari — est élue maire d’Anapa : une femme à la tête d’une ville russe, cas alors presque inouï. Un an plus tard, le tribunal militaire blanc d’Ekaterinodar la juge pour « collaboration avec les commissaires » ; elle s’en tire avec deux semaines de détention. Encore un an, et tout est fini : Novorossiisk, le bateau, la Géorgie, Constantinople, la Serbie — et, en janvier 1924, Paris, terminus de la dispersion russe.
La mère
À Paris, les Skobtsov vivent comme des milliers d’émigrés : lui chauffeur de taxi, elle couture et travaux à la journée. Trois enfants : Gaïana, Youri et la cadette, Nastia, née déjà en exil. En mars 1926, Nastia meurt d’une méningite à l’Institut Pasteur — la mère passe les dernières semaines à son chevet et ressort de cette mort une autre femme. Ce qui lui est arrivé près de ce cercueil, elle l’appellera plus tard la naissance d’une « maternité universelle » : désormais, sa maison est partout où loge le malheur d’autrui.
La suite s’ordonne en une ligne droite, presque hagiographique. En 1932, elle reçoit la tonsure monastique des mains du métropolite Euloge, chef des paroisses russes d’Europe occidentale — le lecteur de cette série se souvient de la rue Daru —, sous le nom de Marie, en l’honneur de sainte Marie l’Égyptienne. Mais elle n’entre pas au couvent : son monachisme sera un « monachisme dans le monde », parmi les chômeurs, les ivrognes, les tuberculeux et les fous du Paris russe. En 1934, elle loue une bâtisse délabrée au 77 de la rue de Lourmel, dans le XVe arrondissement, et en fait à la fois un foyer, une cantine populaire et une chapelle ; en 1935 naît autour de la maison l’« Action orthodoxe », où travaillent avec elle les meilleurs esprits de l’émigration — Berdiaev, Boulgakov, Fedotov. Les philosophes donnaient leurs conférences à l’étage ; au rez-de-chaussée bouillait la soupe pour une centaine de personnes. C’était sa théologie en actes : tout homme est une icône de Dieu, et le nourrir est une liturgie.
Lourmel, 77
Quand vient l’Occupation, la maison de Lourmel ne change pas de vocation — seul change le visage du malheur. À partir de 1940, les premiers persécutés de Paris sont les Juifs, et l’« Action orthodoxe » devient ce que devinrent quelques rares adresses justes d’Europe : un bureau de sauvetage. Le recteur de l’église de Lourmel, le père Dimitri Klépinine, délivre aux Juifs de faux certificats de baptême ; mère Marie cherche des logements, des filières vers la zone libre, des cartes d’alimentation. La maison mène une double vie : en haut, offices et conférences ; en bas, le fichier des gens qu’il faut cacher. Après la rafle du Vél’ d’Hiv, par laquelle ce récit a commencé, il y eut aussi, parmi ceux qu’elle sauva, les quatre enfants des bennes à ordures.
Cela ne pouvait pas durer, et cela dura jusqu’en février 1943. Le 8, la Gestapo arrête Youri, le fils ; le 9, c’est elle qu’on vient prendre ; le même jour, le père Dimitri. Leurs chemins divergent ensuite sur la carte concentrationnaire du Reich : mère Marie — par le fort de Romainville vers Ravensbrück, le camp des femmes ; Youri et le père Dimitri — par Compiègne vers Buchenwald et son annexe souterraine de Dora, où l’on construisait les fusées V2.
Figure. Le père Dimitri Klépinine. Dimitri Klépinine (1904–1944) — prêtre de la maison de Lourmel depuis 1939, jeune homme discret que le métropolite Euloge avait envoyé en aide à la moniale la plus incommode de son diocèse. De son interrogatoire à la Gestapo, un fragment nous est parvenu. L’enquêteur : « Si nous vous libérons, donnerez-vous votre parole de ne plus aider les Juifs ? » — « Je ne puis dire cela. Je suis chrétien et dois agir comme je le dois. » Selon le témoignage de ses proches, au même interrogatoire il leva sa croix pectorale : « Et ce Juif-là, le connaissez-vous ? » Il mourut d’une pneumonie au camp de Dora le 9 février 1944, trois jours après Youri Skobtsov ; son corps fut brûlé au crématoire de Buchenwald. En 2004, il fut canonisé avec mère Marie ; Yad Vashem les reconnut tous deux Justes parmi les nations.
Ravensbrück
Des deux années de mère Marie à Ravensbrück témoignent les codétenues survivantes : elle y resta ce qu’elle avait été rue de Lourmel — un foyer de chaleur humaine dans un lieu conçu pour déshumaniser. Elle mourut le 31 mars 1945, la veille de Pâques, dans la chambre à gaz — le camp serait libéré quelques semaines plus tard. Parmi les survivantes vécut une légende : elle serait allée à la mort volontairement, ayant échangé son numéro avec une jeune détenue ; c’est invérifiable, et la légende, ici, est aussi un témoignage : celui de ce qu’elle fut dans leur mémoire.
Le destin de ses enfants s’était refermé plus tôt. Nastia reposait en terre parisienne ; Gaïana, l’aînée, partie en URSS en 1935, était morte à Moscou un an plus tard ; Youri avait péri à Dora un an avant sa mère, à vingt-trois ans. De toute la famille, seule survécut à la guerre sa mère, Sophie Pilenko : elle enterra ses petits-enfants et sa fille, et vécut jusqu’à cent ans, gardienne de ses vers et de ses papiers.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Cette histoire a deux épilogues — l’un d’Église, l’autre français. En janvier 2004, le patriarcat de Constantinople canonisa d’un même acte quatre figures de la rue de Lourmel : mère Marie, Youri, le père Dimitri et Ilya Fondaminski — rédacteur des Annales contemporaines, baptisé dans le camp même et mort à Auschwitz. En 1985, Yad Vashem avait reconnu mère Marie Juste parmi les nations — et l’Union soviétique, dans sa logique à elle, décora la moniale, à titre posthume, de l’ordre de la Guerre patriotique, pour le quarantième anniversaire de la Victoire.
L’épilogue français est plus modeste et, peut-être, plus lourd de sens. Le 31 mars 2016 — jour pour jour soixante et onze ans après la chambre à gaz —, la Mairie de Paris ouvrit dans le XVe arrondissement la rue Mère-Marie-Skobtsov : une rue courte, à deux pas de la maison disparue de Lourmel et à un pâté de maisons de l’emplacement du Vél’ d’Hiv. Le pays qui mit un demi-siècle à apprendre à parler de cette rafle à voix haute a inscrit sur sa carte le nom d’une moniale russe qui, elle, ne s’était pas tue à l’époque. On peut s’y rendre à pied : métro Lourmel, ligne 10.
Principales sources : matériaux biographiques sur mère Marie Skobtsov (chronologie : Anapa 1918, tonsure 1932, Lourmel 1934, « Action orthodoxe » 1935, arrestations 1943) ; Yad Vashem — dossier « Elizaveta Skobtsova (mère Marie), Dimitri Klépinine » ; matériaux sur le père Dimitri Klépinine (fragment d’interrogatoire ; Dora, 9 février 1944 ; Dimitri’s Cross, SVS Press) ; acte de canonisation du patriarcat de Constantinople (16 janvier 2004) ; sources françaises sur la rue Mère-Marie-Skobtsov (Paris XVe, 31 mars 2016) ; corpus de l’article no 4 de la série (le Paris russe).