Thursday 20 August 2026
Destins · L'Exode

Une armée sans terre

Comment les Cosaques emportèrent leur stanitsa en Europe — et ce qui les attendait dans la vallée de la Drave

Bivouac des Cosaques aux Champs-Élysées. Gravure de Georg-Emanuel Opiz, avril 1814 ; la légende bilingue de l'époque figure sur la planche même. (Bibliothèque nationale de France / Wikimedia Commons, domaine public.)
Bivouac des Cosaques aux Champs-Élysées. Gravure de Georg-Emanuel Opiz, avril 1814 ; la légende bilingue de l'époque figure sur la planche même. (Bibliothèque nationale de France / Wikimedia Commons, domaine public.)

Provence, fin des années vingt. Dans une ferme, la journée s’achève. Les hommes qui piochaient la vigne depuis l’aube se rassemblent autour d’une longue table, sous le platane, et l’ancien — sur le papier, un journalier comme les autres — distribue brièvement la besogne du lendemain : untel chez le patron, untel au champ du bout. Pour l’administration, ce sont des ouvriers agricoles étrangers, des apatrides munis de passeports Nansen. À leurs propres yeux, c’est une stanitsa — un village cosaque. Ils ont un ancien qu’ils ont élu, une caisse commune, leur fête et leur chant d’après-souper. La terre est étrangère ; l’ordre des choses leur appartient. De tous les Russes que la guerre civile jeta hors du pays, les Cosaques furent les seuls à partir non pas un à un, ni même famille par famille, mais en emportant tout un mode de vie — et ils le gardèrent plus longtemps que quiconque.

Ni un peuple, ni une armée

Pour le Français, le mot « cosaque », rencontré dans les journaux, n’évoquait pas grand-chose : une cavalerie exotique, des bonnets de fourrure, un souvenir des guerres napoléoniennes — on se rappelait ici les bivouacs cosaques des Champs-Élysées de 1814. La réalité était plus complexe. Les Cosaques n’étaient ni un peuple au sens propre, ni un simple corps de troupe. C’était une caste militaire de la vieille Russie : des communautés établies sur les fleuves du Sud — le Don, le Kouban, le Terek — qui, des siècles durant, servirent l’État et reçurent en échange la terre et l’autonomie. Le Cosaque naissait à la fois soldat et laboureur ; la stanitsa était un village qui était en même temps une unité militaire ; l’ataman, un chef que l’on élit.

C’est précisément pourquoi la guerre civile brûla les terres cosaques comme peu d’autres : aux yeux du nouveau pouvoir, la cosaquerie était, par sa constitution même, un pilier de l’ancien ordre. Quand, en novembre 1920, l’armée de Wrangel quitta la Crimée, des dizaines de milliers de Cosaques partirent avec elle ; les régiments cosaques campèrent ensuite sur l’île grecque de Lemnos, comme l’infanterie de Koutiepov à Gallipoli. Sur l’ensemble de l’émigration de la première vague, on comptait quelque cent mille Cosaques, dont jusqu’à quarante mille Cosaques du Don. Une armée au sens plein du terme — mais sans guerre et sans terre.

La stanitsa en terre étrangère

Au début des années trente, la France comptait environ dix mille Cosaques, dont deux mille à Paris ; il en arrivait encore quatre à six cents chaque année. Ils ne s’installèrent pas comme l’émigration des officiers, fixée dans les villes : les Cosaques, eux, cherchaient la terre. Les lopins bon marché du Midi et de la Provence permettaient de monter une exploitation ; autour de Paris, les jardins et les potagers cosaques fournissaient en légumes et en fruits les restaurants russes. Ils travaillaient en artels : ils se louaient dans les fermes par groupes, avec leur ancien élu, et les patrons apprécièrent vite ces ouvriers qui n’arrivaient pas un par un, mais en équipe constituée où nul ne faisait défaut.

Les villes prirent les autres. À partir de 1924, les hommes de la batterie cosaque de la Garde déchargèrent les wagons dans les gares parisiennes de la Compagnie de l’Est ; beaucoup passèrent ensuite aux usines automobiles et au taxi — l’itinéraire ordinaire du Paris russe. Mais à la ville aussi, les Cosaques se serraient les coudes. En exil continuaient de fonctionner des institutions vieilles de plusieurs siècles : les atamans, les Cercles du Don et du Terek, la Rada du Kouban, les sociétés de stanitsa — toute communauté cosaque, à Lyon comme à Belgrade, se nommait désormais stanitsa. L’Union cosaque, fondée à Paris, fédéra plus de cent cinquante organisations cosaques à travers le monde.

Afrikan Bogaïevski, l’ataman sans le Don. À la tête de cette armée dispersée se trouvait un homme que les Cosaques avaient élu quand ils étaient encore au pays. Afrikan Petrovitch Bogaïevski, né en 1872 dans la stanitsa Kamenskaïa, fut le dernier ataman du Don élu sur le Don même — et resta ataman en exil : Constantinople, Sofia, Belgrade, puis Paris à partir de 1923. Il ne commandait pas — il n’y avait plus rien à commander. Il rassemblait : il fut à l’origine de l’Union cosaque de Paris, dont il devint le président d’honneur, fonda la Commission historique du Don, qui publia les trois volumes de la « Chronique du Don », soutint les revues cosaques — Kazatchi Doumy, Rodimy Kraï, le Messager de l’Union cosaque. Sa charge d’ataman fut un travail d’archiviste et de maire de village à la fois : garder les dispersés comme un seul corps jusqu’au retour. Le retour, il ne le vit pas — il mourut à Paris en octobre 1934 et repose à Sainte-Geneviève-des-Bois.

L’ataman Afrikan Bogaïevski (1872–1934) — le dernier ataman du Don élu sur le Don même. (Wikimedia Commons, domaine public.)
L’ataman Afrikan Bogaïevski (1872–1934) — le dernier ataman du Don élu sur le Don même. (Wikimedia Commons, domaine public.)

L’unité, du reste, n’existait pas davantage ici. Une partie de l’émigration voyait dans la cosaquerie une part inséparable de la Russie à venir ; d’autres — les « indépendantistes » — proclamaient les Cosaques peuple à part et rêvaient d’une « Cosaquie » indépendante. La querelle occupait la presse, les Cercles et les conseils de stanitsa — l’émigration se disputait aussi méthodiquement qu’elle travaillait.

La scène et le manège

Pour le public européen, les Cosaques n’étaient ni des journaliers ni des émigrés politiques — ils étaient un spectacle. En 1921, dans le camp affamé de Tchilinguir, près de Constantinople, où stationnaient les régiments du Don évacués de Crimée, Serge Jaroff, maître de chapelle militaire, forma un chœur avec des Cosaques du rang. Le 4 juillet 1923, ce chœur se produisit pour la première fois sur une scène européenne — dans une salle de la Hofburg de Vienne, l’ancienne résidence impériale. Commença alors une histoire qu’aucune troupe d’émigrés ne connut jamais : plus de dix mille concerts à travers le monde, le Metropolitan Opera, Carnegie Hall, le Symphony Hall de Boston, des soirées devant rois et présidents. Des hommes en vareuse chantaient la liturgie et « Les Cloches du soir » — et des salles qui ne comprenaient pas un mot se levaient. À leur suite tonnait le Chœur des Cosaques du Don « Ataman Platov » de Nicolas Kostrioukov ; les cavaliers-voltigeurs cosaques, les djiguites, remplissaient les cirques et les hippodromes d’Europe et d’Amérique. Pour des millions de spectateurs de l’entre-deux-guerres, la Russie, c’était les Cosaques : le chant, le cheval, la voltige impossible. Peu de gens dans la salle devinaient qu’au matin, les artistes redeviendraient débardeurs et vignerons.

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Les années quarante

La guerre déchira l’émigration cosaque, comme toute l’émigration russe. La plupart la traversèrent comme leurs voisins français : par le travail, les tickets de rationnement, les deuils. Mais une partie des vieux chefs vit dans la campagne allemande contre l’URSS une dernière chance de solder les comptes de la guerre civile. L’ancien ataman du Don et romancier populaire Piotr Krasnov, le célèbre général de cavalerie Andreï Chkouro entrèrent au service des Allemands pour former des unités cosaques. À la fin de la guerre existait, du côté du Reich, tout un Camp cosaque — une armée avec ses vieillards, ses femmes et ses enfants, qui se replia en 1945, avec son convoi de chariots, d’Italie à travers les Alpes vers l’Autriche, dans la vallée de la Drave, près de la ville de Lienz. Là, elle se rendit aux Anglais — fermement convaincue que les Alliés occidentaux ne la livreraient pas.

Les généraux Andreï Chkouro (en tcherkeska) et Helmuth von Pannwitz, 1943. (Wikimedia Commons, domaine public.)
Les généraux Andreï Chkouro (en tcherkeska) et Helmuth von Pannwitz, 1943. (Wikimedia Commons, domaine public.)

La vallée de la Drave

Aux termes des accords de Yalta, les Alliés s’étaient engagés à remettre à l’URSS les personnes déplacées qui étaient citoyennes soviétiques en 1939. Les vieux émigrés — ceux qui avaient quitté la Russie vingt ans plus tôt et n’avaient jamais été citoyens soviétiques — n’entraient pas dans ce critère : ni Krasnov, ni Chkouro. On les livra tous.

« Ici reposent les Cosaques, leurs femmes et leurs enfants, morts lors de la livraison forcée à l’Union soviétique le 1er juin 1945 » — plaque commémorative du cimetière cosaque de Peggetz. Photo : Herzi Pinki (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0).
« Ici reposent les Cosaques, leurs femmes et leurs enfants, morts lors de la livraison forcée à l’Union soviétique le 1er juin 1945 » — plaque commémorative du cimetière cosaque de Peggetz. Photo : Herzi Pinki (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0).

Le 28 mai 1945, le commandement anglais annonça aux officiers cosaques qu’on les emmenait à une « conférence ». Ils furent de mille cinq cents à deux mille cinq cents officiers et généraux, Krasnov et Chkouro en tête, à partir pour cette conférence — on les conduisit à Spittal, on les isola du camp, et le 29 mai, à Judenburg, on les remit aux Soviétiques. Le camp de Peggetz, près de Lienz — plusieurs milliers d’âmes —, resta sans chefs. Le 1er juin, tandis que sur le pré voisin se célébrait la liturgie et que les prêtres donnaient la communion, des camions chargés de soldats firent irruption. Commença l’embarquement — à coups de crosse, dans la bousculade, contre la résistance d’une foule désarmée serrée autour de ses prêtres. Des gens moururent piétinés ; des mères se jetèrent avec leurs enfants dans les eaux glacées de la Drave. Combien périrent en ces jours-là près de Lienz, nul ne le sait exactement.

Sergueï Korolkov. « La livraison des Cosaques à Lienz ». Toile de la période américaine, années 1950. Source : vitruvianus-9.livejournal.com.
Sergueï Korolkov. « La livraison des Cosaques à Lienz ». Toile de la période américaine, années 1950. Source : vitruvianus-9.livejournal.com.

Pour ceux qu’on avait livrés, ce furent les camps ; pour les chefs, Moscou. Le procès de Krasnov, de Chkouro et d’autres généraux cosaques se tint les 15 et 16 janvier 1947 ; tous furent pendus. Pour l’histoire britannique, les livraisons de 1945 restèrent une page douloureuse dont on débat encore ; pour l’émigration cosaque, Lienz devint ce que 1915 est à la mémoire arménienne : le point autour duquel tout s’ordonne.

Piotr Krasnov au procès de Moscou ; sur la manche, l’écusson « Don ». Janvier 1947. (Wikimedia Commons, domaine public.)
Piotr Krasnov au procès de Moscou ; sur la manche, l’écusson « Don ». Janvier 1947. (Wikimedia Commons, domaine public.)

Ce qui reste

Près de Lienz, au bord de la Drave, s’étend le cimetière cosaque. Chaque année, le 1er juin — jour de la livraison —, l’Église orthodoxe russe hors frontières y célèbre l’office des morts ; en 2015, une chapelle fut élevée au-dessus des tombes. Dans la ville même, un musée cosaque raconte aux Autrichiens l’histoire du camp de la vallée de la Drave.

Le cimetière cosaque de Peggetz, près de Lienz : les rangées de croix, l’obélisque « Aux Cosaques » et la chapelle. Photo : Herzi Pinki (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0).
Le cimetière cosaque de Peggetz, près de Lienz : les rangées de croix, l’obélisque « Aux Cosaques » et la chapelle. Photo : Herzi Pinki (Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0).

Et près de Paris reste ouvert le musée du régiment des Cosaques de la Garde de Sa Majesté, dont l’histoire remonte à 1775. Ses officiers avaient fondé ce musée du temps de Saint-Pétersbourg ; la collection gagna l’exil par la Turquie et la Serbie, et le 19 décembre 1929 le musée rouvrit — dans un hôtel particulier loué à Asnières, entre deux journées de labeur : en ces années-là, les Cosaques de la Garde déchargeaient les wagons dans les gares parisiennes. Ce n’est que des décennies plus tard que la « famille régimentaire » réunit de quoi acheter une maison à Courbevoie, la ville voisine — le musée s’y visite encore aujourd’hui. Dans les vitrines : des uniformes, des étendards et ces couverts personnels que chaque officier commandait à son entrée au régiment. Les descendants apportent encore des pièces — petits-fils et arrière-petits-fils de ceux qui tinrent la stanitsa en terre étrangère. L’armée n’a pas retrouvé sa terre. Mais elle en a gardé la mémoire — dans deux musées, deux cimetières et un chant que continuent d’entonner des chœurs qui se disent cosaques.

Au musée des Cosaques de la Garde, à Courbevoie : le conservateur présente la collection à Vladimir Poutine. 30 mai 2008. Photo : premier.gov.ru (Wikimedia Commons, CC BY 4.0).
Au musée des Cosaques de la Garde, à Courbevoie : le conservateur présente la collection à Vladimir Poutine. 30 mai 2008. Photo : premier.gov.ru (Wikimedia Commons, CC BY 4.0).


Principales sources : « La cosaquerie hors-frontières » ; « L’émigration militaire russe en France, 1920–1930 » (CyberLeninka) ; Wikipédia « Livraison des Cosaques » ; documentation du musée cosaque de Lienz ; paris1814.com ; fondation du père Élie Popov — sur le musée de Courbevoie).