Thursday 20 August 2026
Destins

La patrie racontée

Comment l'émigration éleva ses enfants pour une Russie qu'aucun d'eux n'avait vue

Camp des Vitiaz à Mandelieu-la-Napoule, dans le Midi, milieu des années 1930. Source : paris1814.com (« Paris russe et France »).
Camp des Vitiaz à Mandelieu-la-Napoule, dans le Midi, milieu des années 1930. Source : paris1814.com (« Paris russe et France »).

Été trente-huit, au fin fond de la campagne française. Dans un camp d’été, le clairon sonne le réveil ; des garçons en uniforme se rangent au pied du mât et, pendant la prière du matin, monte le drapeau blanc-bleu-rouge d’un État qui, depuis vingt ans, n’existe plus sur la carte. Les commandements claquent en russe — avec un léger accent français. Viendront ensuite la gymnastique, la baignade, le « Notre Père » avant le déjeuner, et le soir, autour du feu, des chants sur un fleuve qu’aucun de ceux qui chantent n’a vu. C’est un camp des Vitiaz — les « preux » —, l’une des organisations de jeunesse du Paris russe, et sa devise est brodée sur la bannière : « Pour la Russie, pour la Foi ». Le plus étrange de ce tableau se révèle à qui tend l’oreille : pour ces garçons, la Russie n’est pas un souvenir. Ils n’ont rien à se rappeler. La patrie leur est échue en récit — transmise par des pères qui l’avaient perdue.

Une génération au lieu d’une campagne

Les premières années de l’exil, l’armée de Wrangel vécut dans l’attente de la « campagne de printemps » — celle dont on rentrerait chez soi. Au début des années trente, l’évidence s’imposa : il n’y aurait pas de campagne. Alors l’émigration accomplit ce qui fut peut-être le plus lucide de ses efforts : elle transféra l’espérance d’elle-même sur ses enfants. Ce n’est pas elle qui reviendrait ; reviendraient — si quelqu’un revenait jamais — ceux qui apprenaient à conjuguer les verbes français dans les écoles de Paris et de Lyon. Il fallait donc élever ces enfants en Russes : pour qu’il y eût quelqu’un pour revenir.

Ainsi grandit tout un empire pédagogique, invisible aux Français. Écoles paroissiales auprès des églises ; « écoles du jeudi », qui remplissaient de grammaire russe, de catéchisme et d’histoire le jour de congé de la semaine scolaire française ; lycées où le baccalauréat voisinait avec la prière ; et le corps de cadets-lycée Nicolas-II de Versailles — des épaulettes russes à deux pas du château des rois de France. La tâche s’énonçait sans détour : former un homme russe hors de Russie. Dans la langue du pays d’accueil, cela s’appelait une intégration à rebours.

Le rang et le feu de camp

L’été, l’empire partait camper. Le scoutisme russe arriva en France avant le gros de l’émigration : dès décembre 1920, une première troupe se forma auprès du lycée russe de Paris ; le mouvement du chef-scout Oleg Pantioukhov s’étendit en une Organisation nationale des scouts russes, forte de milliers d’adolescents de la Mandchourie à la France. En 1928 s’en détachèrent les razvedtchiki — les « éclaireurs » — du colonel Bogdanovitch : le nom même de la nouvelle organisation remplaçait le mot anglais par un mot russe. À côté se tenait le mouvement des Sokols, la gymnastique de la fraternité slave : en 1935, l’Union du Sokol russe comptait des dizaines de sociétés de la Yougoslavie à la France, et les « faucons » russes défilaient aux rassemblements aux côtés des Tchèques et des Serbes. Enfin, en 1934, un ancien officier de l’armée blanche, Nicolas Fiodorov, qui avait commencé par des cercles chrétiens de jeunesse en Estonie, fonda à Paris l’Organisation nationale des Vitiaz — ces garçons du drapeau.

Oleg Pantioukhov, chef-scout des Russes, parmi les éclaireurs. Yougoslavie, années 1930. (Wikimedia Commons, domaine public.)
Oleg Pantioukhov, chef-scout des Russes, parmi les éclaireurs. Yougoslavie, années 1930. (Wikimedia Commons, domaine public.)

Les uniformes, les lois, les foulards et les devises différaient ; la mécanique était la même. Le rang enseignait la discipline, le feu de camp les chansons, la randonnée la camaraderie — et le tout ensemble, ceci : être russe n’est ni honteux ni ridicule, ce n’est pas un accent ni un nom imprononçable, c’est un service. « Pour la Russie, pour la Foi » : la devise des Vitiaz ne promettait pas le retour ; elle promettait d’y être prêt.

« Le Tsar et les Soviets »

Les Mladorossi : la réponse la plus singulière. La deuxième génération eut aussi d’autres maîtres. En 1923, au congrès de jeunes émigrés réuni à Munich, naquit l’union « Jeune Russie » — les Mladorossi —, avec à sa tête Alexandre Kazem-Bek, tribun charismatique qui se voulait chef. La recette des Mladorossi fut la plus singulière que produisît l’émigration : la monarchie — mais avec les soviets ; le grand-duc Cyrille Vladimirovitch sur le trône — mais en conservant les « conquêtes de la révolution » ; l’uniforme, les chefs de jeunesse et le salut au bras levé — selon la mode du siècle. Le mot d’ordre « Le Tsar et les Soviets » rendait les pères furieux et plaisait à la jeunesse : il promettait non une restauration, mais une synthèse — une Russie qui se réconcilierait avec elle-même. À la fin des années trente, le mouvement semblait une force. La suite obéit à la logique du siècle : en 1942, Kazem-Bek prononça la dissolution de son parti et, en 1957, il reçut la citoyenneté soviétique et s’établit à Moscou, où il finit sa vie comme consultant du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou. L’émigration le soupçonnait depuis longtemps de jouer avec la Loubianka ; de nos jours, le quotidien moscovite Nezavissimaïa Gazeta appellera les Mladorossi « l’opération spéciale la plus réussie de la Guépéou » — version non prouvée, mais le destin du chef parle de lui-même. L’homme qui rêvait du « Tsar et des Soviets » obtint les Soviets sans tsar — et mourut sous eux de sa belle mort.

Alexandre Kazem-Bek, chef des Mladorossi. Paris, 1933. (Wikimedia Commons, domaine public.)
Alexandre Kazem-Bek, chef des Mladorossi. Paris, 1933. (Wikimedia Commons, domaine public.)
Insigne des Mladorossi : l’écu au globe impérial (dessin moderne d’après un exemplaire conservé). Dessin : Dahn / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Insigne des Mladorossi : l’écu au globe impérial (dessin moderne d’après un exemplaire conservé). Dessin : Dahn / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Ceux à qui cela ne suffisait pas

Pour une partie de la deuxième génération, les feux de camp et la gymnastique ne suffisaient pas. En juillet 1930 se réunirent à Belgrade les délégués des unions de la jeunesse russe de cinq pays : ils créèrent l’organisation qui, après plusieurs changements de nom, deviendrait le NTS — l’Union nationale du travail. Le plus éloquent de ses statuts tenait dans la limite d’âge : on n’admettait que ceux qui étaient nés après 1895. Aux pères qui avaient perdu la guerre civile, l’entrée était formellement fermée : la « nouvelle génération » accusait tout haut les aînés de « rester assis sur leurs valises » et entendait lutter elle-même — non par des revues et des offices funèbres, mais par le travail pour la Russie, clandestinité comprise. Le duc Serge de Leuchtenberg en devint le président ; le moteur en fut Victor Baïdalakov, officier cosaque du Don de vingt-neuf ans. Dans les années trente, le NTS envoya ses hommes à travers la frontière soviétique — presque tous y périrent ; et ce fut lui qui, le premier, dénonça publiquement les agents de la Loubianka au sein même de l’armée émigrée. Ce n’était plus jouer à la Russie — c’était une tentative de guerre pour elle, avec toutes ses conséquences.

La croisée des chemins

Pour chacun de ces garçons et de ces filles, la croisée des chemins était la même. On pouvait se dissoudre : école française, épouse française, nom de famille raccourci — et au bout d’une génération, il ne restait de la Russie qu’une recette de bortsch. On pouvait aussi rester russe — c’est-à-dire choisir une vie entre deux maisons, dont l’une n’existait que dans les récits. La guerre brisa les deux routes à la fois : elle prit les uns pour la Résistance et les camps, les autres pour les officines de l’occupant, et dispersa les autres sur les continents. Après 1945, la « campagne de printemps » ne fut plus promise même aux enfants. Resta ce que les camps avaient enseigné : tenir le rang sans espoir de revue.

Caen, le 6 juin 2004

Aux cérémonies du soixantième anniversaire du Débarquement se tenait, parmi les invités, un grand vieillard venu de Paris : Andreï Schmemann, quatre-vingt-deux ans, fils d’un officier du régiment Semionovski de la Garde. Sa biographie résume cet article en une seule vie : né en 1921 à Reval, amené en France à huit ans, il endossa à neuf ans les épaulettes du corps-lycée Nicolas-II de Versailles, en sortit en trente-neuf — et servit toute sa vie la fraternité des cadets, à la tête de l’association des anciens. En soixante-quinze ans de France, il ne demanda pas une seule fois la nationalité française : il vécut avec un passeport Nansen d’apatride — le papier inventé par la Société des Nations pour les hommes sans État. Son État, à lui, devait encore revenir.

Le passeport Nansen — « certificat d’identité » d’apatride, valable un an (exemplaire de 1929). Andreï Schmemann vécut soixante-quinze ans en France avec ce livret. (Wikimedia Commons, CC0.)
Le passeport Nansen — « certificat d’identité » d’apatride, valable un an (exemplaire de 1929). Andreï Schmemann vécut soixante-quinze ans en France avec ce livret. (Wikimedia Commons, CC0.)

Ce jour-là, à Caen, le président de la Russie lui remit un passeport russe — en disant de Schmemann qu’il avait « saintement gardé les traditions de notre pays ». Il restait au vieillard quatre ans à vivre ; la Russie, il l’avait déjà vue — il y était allé pour la première fois en 1995, dans sa soixante-quatorzième année. Son frère jumeau Alexandre choisit un autre itinéraire de la même fidélité : il devint en Amérique l’un des théologiens orthodoxes les plus lus du siècle. Deux garçons du corps de Versailles — deux manières de porter jusqu’au bout ce qu’on leur avait transmis au feu de camp.

Vladimir Poutine avec les vétérans russes de Normandie Gleb Plaksine et Oleg Ozerov. Caen, 6 juin 2004 — le jour même où il remit à Andreï Schmemann son passeport russe. Photo : Kremlin.ru (Wikimedia Commons, CC BY 4.0).
Vladimir Poutine avec les vétérans russes de Normandie Gleb Plaksine et Oleg Ozerov. Caen, 6 juin 2004 — le jour même où il remit à Andreï Schmemann son passeport russe. Photo : Kremlin.ru (Wikimedia Commons, CC BY 4.0).

Les jumeaux Schmemann : Andreï dans la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski de Paris (2005 ; photo : Maxim Massalitin, CC BY-SA 3.0) et le père Alexandre à la liturgie (1982 ; domaine public). Wikimedia Commons.
Les jumeaux Schmemann : Andreï dans la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski de Paris (2005 ; photo : Maxim Massalitin, CC BY-SA 3.0) et le père Alexandre à la liturgie (1982 ; domaine public). Wikimedia Commons.

De tous les rangs de la Russie hors-frontières, celui des enfants se révéla le plus vivace. Les Vitiaz existent toujours — et, dans les années quatre-vingt-dix, ils sont venus, comme en rêvait Fiodorov, en Russie même ; leurs camps de France se rassemblent chaque été. La troupe parisienne des éclaireurs a fêté le centenaire du scoutisme russe en France. Au pied du mât se tiennent les arrière-petits-fils et les arrière-arrière-petits-fils des hommes de Gallipoli — et l’on commande toujours la montée du drapeau en russe, avec un léger accent. La patrie racontée a survécu aux conteurs — et, jusqu’ici, à tous ceux qui promettaient de la rendre.

Les Vitiaz en rang au pied du mât, dans un camp d’été en France. L’organisation fondée en 1934 rassemble ses camps aujourd’hui encore. Source : paris1814.com.
Les Vitiaz en rang au pied du mât, dans un camp d’été en France. L’organisation fondée en 1934 rassemble ses camps aujourd’hui encore. Source : paris1814.com.


Principales sources : Wikipédia et rusidea.org — l’ONV et N. F. Fiodorov ; CyberLeninka — le Sokol russe, la naissance du NTS ; possev.org et Meduza — histoire du NTS ; Wikipédia et Grande Encyclopédie russe — les Mladorossi et Kazem-Bek ; RIA Novosti, 07.11.2008 — nécrologie d’A. D. Schmemann ; paris1814.com.