Thursday 20 August 2026
La Guerre Secrète

Le billet dans l'enveloppe

Le second enlèvement parisien

Le général Evgueni Miller en émigration, années 1930. Le prudent successeur de Koutiepov : sept ans durant, il évita les rendez-vous inconnus. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.
Le général Evgueni Miller en émigration, années 1930. Le prudent successeur de Koutiepov : sept ans durant, il évita les rendez-vous inconnus. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.

Le soir du 22 septembre 1937, au siège de l’Union générale des combattants russes, 29 rue du Colisée, on ouvrit une enveloppe. Le président de l’Union, le général Evgueni Miller, soixante-dix ans, était parti le matin à un rendez-vous et n’était pas rentré ; en partant, il avait laissé au chef de sa chancellerie une enveloppe cachetée — « au cas où je ne reviendrais pas ». À l’intérieur, quelques lignes : à midi et demi, rendez-vous à l’angle des rues Jasmin et Raffet avec le général Skobline, qui devait le conduire à une entrevue avec deux diplomates allemands — Strohman et Werner.

Miller, homme prudent, avait vécu sept ans avec la leçon de son prédécesseur : un président du ROVS avait déjà été enlevé en plein jour, sans que personne pût même nommer les coupables. Le billet ne lui sauva pas la vie. Mais il accomplit ce que toute l’enquête française de 1930, avec ses quatre-vingts pistes, n’avait pas su faire : il nomma le traître — dès le premier soir.

Evgueni Karlovitch Miller était un homme de la vieille école : luthérien d’une lignée de serviteurs de l’État, officier d’état-major de la Garde, attaché militaire dans les capitales européennes, chef de la Région du Nord — Arkhangelsk — pendant la guerre civile. Ayant reçu le ROVS après l’enlèvement de Koutiepov, il fit délibérément le choix du calme : il liquida le risqué « travail de combat », fuyait les aventures, n’allait pas sans nécessité à des rendez-vous inconnus. L’opération montée contre lui fut bâtie précisément là-dessus : non sur l’audace, mais sur la confiance — envers l’homme en qui l’Union entière avait confiance.

L’homme nommé dans le billet n’était pas un général ordinaire. Nikolaï Skobline — chef de la légendaire division Kornilov, fait général à vingt-six ans, le plus jeune chef militaire de l’armée blanche, héros de Gallipoli, fierté de l’émigration. Et, depuis l’automne 1930, agent du renseignement soviétique sous le pseudonyme de « Fermier », code télégraphique EJ-13.

Nikolaï Skobline, chef de la division Kornilov, fait général à vingt-six ans. À partir de 1930 — l’agent « Fermier », EJ-13. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.
Nikolaï Skobline, chef de la division Kornilov, fait général à vingt-six ans. À partir de 1930 — l’agent « Fermier », EJ-13. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.

Le Fermier et la Fermière

Le recrutement fut d’une simplicité de routine. En 1930, Skobline reçut la visite d’un ancien compagnon de régiment, Piotr Kovalski, agent du département étranger de l’OGPU. Le reçu de collaboration est daté du 10 septembre 1930 ; le second, en janvier 1931, fut signé par l’épouse — Nadejda Plevitskaïa, chanteuse célèbre, idole de toute l’émigration, à qui ses officiers traitants donnèrent le pseudonyme de « Fermière ». On discute encore des motifs : l’argent — le couple vivait au-dessus de ses moyens —, la promesse d’une amnistie, l’ambition d’un homme à l’étroit dans l’exil. Sans doute tout à la fois.

Nadejda Plevitskaïa, années 1910. Idole de l’empereur puis de toute l’émigration — et, à partir de 1931, l’agent « Fermière ». Source : Wikimedia Commons. Domaine public.
Nadejda Plevitskaïa, années 1910. Idole de l’empereur puis de toute l’émigration — et, à partir de 1931, l’agent « Fermière ». Source : Wikimedia Commons. Domaine public.

Sept ans durant, le « Fermier » travailla de l’intérieur. Il était partout, connaissait tout le monde, siégeait dans les commissions, prononçait des discours aux fêtes régimentaires — et livrait méthodiquement à Moscou ce que le ROVS avait de plus précieux : les hommes, les humeurs, les plans, les liaisons. Le couple menait une vie émigrée exemplaire — propriété à la campagne, concerts de Plevitskaïa, offices funèbres —, et cette exemplarité était le meilleur des camouflages. Quand, après la disparition de Miller, les enquêteurs ouvrirent les finances du ménage, personne ne parvint à faire coïncider les comptes : les revenus n’expliquaient ni les maisons, ni les automobiles.

L’angle des rues Jasmin et Raffet

L’opération reposait sur la confiance en un homme irréprochable. Skobline proposa à Miller une rencontre confidentielle avec des représentants allemands — et le président du ROVS, si prudent fût-il, accepta : en 1937, le chef d’une organisation émigrée ne pouvait se permettre de refuser un tel contact. À l’angle des rues tranquilles du 16e arrondissement, ce n’était pas la diplomatie qui attendait Miller, mais une villa avec des hommes du NKVD. Ensuite — le chloroforme, une caisse sous plombs diplomatiques, un camion jusqu’au Havre et le vapeur soviétique Maria Oulianova, qui appareilla avec une hâte telle qu’il laissa à quai une partie de sa cargaison. Le procédé était celui de 1930 ; l’exécution, elle, tenait de la chaîne de montage.

Repère. La piste allemande. L’appât n’avait pas été choisi au hasard. En maquillant le piège en contact secret du ROVS avec des diplomates allemands, le NKVD faisait d’une pierre deux coups : il attirait la victime et compromettait l’organisation. La rumeur d’une « rencontre de Miller avec les Allemands » vécut sa propre vie des décennies durant — l’accusation de flirt avec le Reich se révéla plus durable que l’opération elle-même. Le piège continuait de fonctionner après s’être refermé.

Dans la nuit, Skobline fut convoqué au siège. L’amiral Kedrov et le général Koussonski posèrent devant lui le billet de Miller. Skobline nia tout — calmement, avec la dignité d’un général de combat offensé ; on lui proposa d’aller ensemble à la police. Profitant d’une minute de flottement, il sortit — et disparut. Selon des données ultérieures, il passa les premières heures chez Serge Tretiakov — un autre agent soviétique, ancien ministre du gouvernement provisoire, qui vivait à deux pas du siège du ROVS. Au matin du 23 septembre, Paris cherchait déjà deux généraux.

L’enquête française travailla cette fois vite et bien : en quelques jours, elle reconstitua l’itinéraire de la villa du 16e arrondissement jusqu’au quai du Havre et établit que le camion au « chargement diplomatique » était monté à bord du Maria Oulianova quelques heures avant son appareillage précipité. Mais le vapeur faisait déjà route par la Baltique, et Moscou opposait aux démarches diplomatiques un étonnement offensé. La différence avec 1930 ne tenait pas à la police — elle tenait au billet : dès le premier jour, l’enquête avait un nom, une adresse et un mobile.

Plevitskaïa fut arrêtée quelques jours plus tard. La chanteuse, qui ne trouva de réponses ni sur son mari, ni sur l’argent, ni sur l’emploi du temps de cette journée-là, allait connaître l’instruction, un procès retentissant et vingt ans de travaux forcés — mais c’est une histoire à part, et elle est encore à venir.

Le général Dénikine, témoin au procès de l’affaire Skobline, 1938. L’ancien commandant en chef témoigne contre son ancien subordonné. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.
Le général Dénikine, témoin au procès de l’affaire Skobline, 1938. L’ancien commandant en chef témoigne contre son ancien subordonné. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.

La note, le contre-torpilleur et les rumeurs

Le scandale dépassa celui de l’affaire Koutiepov. Le gouvernement français adressa une protestation officielle à l’ambassade soviétique ; dans les premières heures, on discuta sérieusement d’intercepter le Maria Oulianova — un contre-torpilleur pouvait encore rattraper le vapeur en mer. La réponse de l’ambassadeur soviétique Souritz est entrée dans l’histoire du cynisme diplomatique : arraisonner un navire dans les eaux internationales ne produirait qu’un scandale, car Miller, fit observer l’ambassadeur, on ne le trouverait de toute façon pas à bord. Le contre-torpilleur ne sortit pas. À l’automne 1937, Paris tenait trop à ses relations avec Moscou face à l’Allemagne pour aller jusqu’à la rupture — et toute l’indignation de l’État se déversa dans l’enquête policière et le futur procès.

La presse bouillonna des mois durant — et sa cacophonie était le miroir de l’époque. Les journaux de droite sortirent avec le parallèle évident : un second Koutiepov, la même signature, le même Moscou. L’Humanité communiste proposa la version en miroir : une provocation de la Gestapo — ligne qu’elle tint obstinément, la répétant encore en 1946. La presse émigrée fourmillait d’articles contradictoires et de rumeurs : on avait vu Miller vivant ; Miller était en Espagne ; Skobline se cachait à Berlin ; Skobline était mort depuis longtemps.

« Est-ce Skobline qui a fait enlever Miller ? » — la une du Radical de Marseille, 25 septembre 1937. Sur la photo, « Mme Skobline » — la chanteuse Plevitskaïa — en route vers la préfecture de police. Source : BnF / Gallica. Domaine public.
« Est-ce Skobline qui a fait enlever Miller ? » — la une du Radical de Marseille, 25 septembre 1937. Sur la photo, « Mme Skobline » — la chanteuse Plevitskaïa — en route vers la préfecture de police. Source : BnF / Gallica. Domaine public.

L’émigration, elle, avait ses propres comptes à régler. Au général Koussonski, on ne pardonna pas l’enveloppe restée cachetée jusqu’à la nuit — ces heures précieuses pendant lesquelles le Maria Oulianova put prendre le large. Et la version la plus vivace fut celle du double jeu : selon des témoignages ultérieurs venus du camp allemand — les mémoires des hommes de Heydrich et de Schellenberg —, c’est Skobline qui, à l’hiver 1936-1937, souffla à Berlin l’existence d’un « complot du maréchal Toukhatchevski », à partir de quoi la Gestapo fabriqua les documents qui coûtèrent la vie au premier maréchal de l’Armée rouge. De qui cet homme était-il donc l’agent — de Moscou, de Berlin, de lui-même ? Le chroniqueur du contre-espionnage émigré, Prianichnikov, l’avouait honnêtement des décennies plus tard : nous ne le savons pas. Les archives déclassifiées n’ont répondu qu’à moitié : les reçus du « Fermier » envers le NKVD sont authentiques ; ce qu’il disait aux Allemands reste un secret à ce jour.

L’affaire atteint la province algérienne : l’hebdomadaire de Sétif L’Union Républicaine (7 octobre 1937) passe en revue quatre versions de la disparition — en écorchant le nom du général dans son titre (« MULLER »). Source : BnF / Gallica. Domaine public.
L’affaire atteint la province algérienne : l’hebdomadaire de Sétif L’Union Républicaine (7 octobre 1937) passe en revue quatre versions de la disparition — en écorchant le nom du général dans son titre (« MULLER »). Source : BnF / Gallica. Domaine public.

Le dossier au lieu de l’éventail

Le sort de Miller est, dans cette série, le cas rare d’une question close par les documents. À Moscou, on le détint dix-neuf mois à la prison intérieure de la Loubianka sous le faux nom d’« Ivanov, Piotr Vassilievitch » : cellule d’isolement, lettres-requêtes auxquelles nul ne répondait — et l’exécution, le 11 mai 1939, sur ordre du commissaire du peuple Béria, avec la sanction du Collège militaire de la Cour suprême.

La vérité mit un demi-siècle à percer — et sortit en trois temps. Dès l’époque soviétique, en 1989, l’hebdomadaire moscovite Nedelia nomma pour la première fois publiquement l’agent « Fermier » — le général Skobline. Au début des années quatre-vingt-dix, quand les archives de la sûreté d’État s’entrouvrirent, le journaliste Leonid Mletchine eut accès aux documents : son livre, « Un alibi pour une grande chanteuse », rassembla pour la première fois le dossier entier, du reçu de Skobline aux dernières semaines de Miller, et tous ceux qui écrivent sur cette histoire s’y appuient depuis. On sut enfin pourquoi ces papiers avaient survécu : le dossier de prison d’« Ivanov » fut détruit après l’exécution, mais les lettres du général et les procès-verbaux des derniers interrogatoires se retrouvèrent, par hasard, reliés dans un autre dossier. Ainsi, un demi-siècle plus tard, le second enlèvement reçut un épilogue documentaire — que le premier n’a toujours pas.

Pour le ROVS, le coup fut mortel — non physiquement, mais de l’intérieur. Si Skobline, le meilleur d’entre les meilleurs, travaillait pour Moscou depuis sept ans, alors on ne pouvait plus croire personne ; l’organisation, bâtie sur la confiance des officiers, survécut à l’enlèvement de son président, mais ne survécut pas à cette question. L’Union exista encore formellement des décennies — comme force, elle prit fin à l’automne 1937.

L’homme sans tombe

Quant à Skobline, nul ne le revit jamais — ni vivant, ni mort. Selon la version du vétéran des services soviétiques Soudoplatov, on l’exfiltra vers l’Espagne républicaine, où il périt sous un bombardement de Barcelone par l’aviation franquiste — « en 1937 ou en 1938 ». Selon la version des historiens Costello et Tsarev, appuyée sur les archives du renseignement, le « Fermier » fut liquidé par les siens : embarqué dans un avion léger, poignardé en vol, le corps jeté à la mer. Aucune de ces versions n’est étayée par un document ; ni date, ni lieu, ni tombe.

Derrière les grandes versions restèrent les familles. Natalia Nikolaïevna Miller, née Chipova, fille de général, vécut huit ans après la disparition de son mari et mourut en 1945 sans avoir rien appris de lui : la vérité, publiée en 1989, arriva pour elle avec quarante-quatre ans de retard. Leurs trois enfants — Sofia, Maria et Nikolaï — grandirent et vécurent leur vie d’émigrés avec cette incertitude. Skobline et Plevitskaïa n’avaient pas d’enfants : personne n’attendait son retour, réel ou supposé.

Cette histoire a une étrange arithmétique de la mémoire. Koutiepov a un cénotaphe — une tombe vide qui attend des restes. Miller a un acte d’exécution — un papier en guise de pierre tombale. Skobline n’a rien : ni tombe, ni acte, ni date de mort. L’homme qui vécut sept ans deux vies à la fois n’en laissa, à la fin, aucune.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Le 29 de la rue du Colisée est toujours là — une adresse parisienne ordinaire, sans la moindre plaque. L’angle des rues Jasmin et Raffet — un carrefour tranquille du 16e arrondissement, tel qu’il était à midi le 22 septembre 1937.

La rue du Colisée. Au numéro 29 siégeait le ROVS — c’est de là que Miller partit à son rendez-vous, le 22 septembre 1937. Source : photo Benoît Prieur, Wikimedia Commons. CC0.
La rue du Colisée. Au numéro 29 siégeait le ROVS — c’est de là que Miller partit à son rendez-vous, le 22 septembre 1937. Source : photo Benoît Prieur, Wikimedia Commons. CC0.

Le billet de Miller a survécu à tous les acteurs de cette histoire : quelques lignes écrites à la main « au cas où je ne reviendrais pas » font aujourd’hui partie des archives judiciaires — pièce maîtresse du plus retentissant procès d’espionnage de la France d’avant-guerre.

Ce procès — et la femme qui chantait pour toute l’émigration en signant « Fermière » —, ce sera le prochain article.


Principales sources : billet d’E. K. Miller du 22 septembre 1937 (dossier d’instruction et procès de 1938) ; dossier Miller déclassifié (publications des années 1990) ; B. Prianichnikov, La Toile invisible (en russe, 1979) ; P. Soudoplatov, Missions spéciales ; J. Costello, O. Tsarev, Deadly Illusions (1993) ; M. Grey, Le général meurt à minuit (1981) ; P. Robinson, The White Russian Army in Exile 1920–1941 (Oxford, 2002).