Le signataire a quarante-six ans. Piotr Wrangel descend d’une ancienne lignée d’origine danoise, sept siècles durant au service des couronnes baltes puis de la Russie ; de formation — détail plaisant pour un cavalier — il est ingénieur des mines. En août 1914, à Kaushen, il enleva une batterie allemande à la tête de son escadron et reçut la croix de Saint-Georges ; depuis 1918, il porte la tcherkesse noire des Cosaques, qui lui vaut, chez les émigrés comme dans la propagande soviétique — chacun avec son intonation —, le surnom de « baron noir ». En avril 1920, il prit la tête d’une armée battue, tint la Crimée sept mois et conduisit cette évacuation par laquelle notre série a commencé : cent vingt-six navires, cent quarante-cinq mille personnes.
Pourquoi une armée devient un club
En 1924, l’« armée en exil » n’existait plus que sur le papier et dans les têtes. Les unités évacuées de Gallipoli et de Lemnos s’étaient dispersées en Bulgarie et en Yougoslavie — abattre du charbon, poser des traverses, construire des routes. Le soldat en bleu de travail, vivant en artel — la communauté de travail à la russe — avec ses compagnons de régiment, restait inscrit aux contrôles du régiment ; mais le régiment n’avait ni casernes, ni armes, ni solde. Pire : il n’avait pas le droit d’exister — aucun État ne tolère sur son sol une armée étrangère, et cette armée-là n’avait même plus d’État à elle.
On pressait aussi depuis l’Est. Le pouvoir soviétique proclamait des amnisties, l’« Union pour le retour dans la patrie » prêchait le départ, et des milliers d’hommes fatigués rentraient. Chaque année d’exil, l’armée fondait — non par les combats, mais par la lassitude, l’assimilation et le manque d’argent.
La réponse de Wrangel fut d’une élégance bureaucratique : si l’armée ne peut exister légalement, changeons d’enveloppe. Une union d’anciens combattants, une association : cela, on l’accueille — ou du moins on le tolère — partout. À l’intérieur, la même structure : les mêmes chefs, la même subordination, fondée désormais non sur le règlement et le tribunal militaire, mais sur l’obéissance volontaire ; au lieu de la solde, des cotisations ; au lieu des fronts, des sections par pays. Une armée où l’on paie sa cotisation. « L’armée en réserve », disaient les hommes du ROVS : un cadre prêt à se déployer le jour où la Russie appellerait.
L’Union
La géographie du ROVS couvrit toute l’émigration militaire russe. Première section : la France et une quinzaine de pays voisins ; deuxième : l’Allemagne et les pays baltes ; troisième : la Bulgarie et la Turquie ; quatrième : la Yougoslavie et les Balkans ; cinquième : la Belgique ; sixième : la Tchécoslovaquie ; une section d’Extrême-Orient avec état-major à Harbin ; plus tard, les sections des deux Amériques. Le quartier général suivait le centre de gravité de l’émigration : Sremski Karlovci, Bruxelles à partir de 1926, Paris à partir de 1929. Les sections du ROVS travaillaient à Paris et à Berlin ; le colonel russe de cette structure conduisait un taxi parisien ou travaillait au tour chez Renault, à Billancourt.
Sur les effectifs, on discute encore : les estimations au moment de la fondation montent jusqu’à cent mille hommes ; les plus prudentes donnent quarante mille en 1925, cinquante à soixante mille dans la seconde moitié des années vingt. C’était en tout cas la plus grande organisation de l’émigration russe — et une organisation ostensiblement « apolitique » : il était interdit aux membres d’appartenir à un parti politique, et reconnaître le grand-duc Cyrille comme « empereur Cyrille Ier » valait l’exclusion. Aucun programme hors la « lutte irréconciliable contre le communisme », aucune préfiguration du futur régime de la Russie — la formule s’appelait la « non-prédétermination ». L’Union vivait de cotisations et de dons ; le « Fonds pour le salut de la Russie » payait les allocations des chômeurs et des invalides, entretenait les cours, les musées, les bulletins régimentaires.
Au quotidien, le ROVS tenait à la fois du syndicat, de l’amicale et de l’école militaire. Les associations régimentaires se réunissaient pour les fêtes du régiment et les offices funèbres — seuls jours où le chauffeur de taxi redevenait capitaine de cavalerie ; les caisses d’entraide versaient des secours à ceux qui perdaient leur travail ; le cercle d’histoire militaire décortiquait des batailles perdues.
Et pour ceux qui refusaient de tenir le métier des armes pour fini, il existait une véritable académie. En mars 1927 s’ouvrirent à Paris les Cours supérieurs de sciences militaires du général Nicolas Golovine — sur les programmes de l’Académie militaire impériale Nicolas, avec plus tard des antennes dans d’autres centres de l’émigration. En douze ans, plus de quatre cents officiers passèrent par les cours parisiens ; quatre-vingt-deux en sortirent diplômés — les diplômes d’une armée qui n’existait pas. Golovine lui-même, pendant ce temps, enseignait l’histoire de la Grande Guerre aux militaires français. On chercherait en vain une image plus juste : un professeur-général russe forme des officiers d’état-major pour un front inexistant — et instruit en parallèle les officiers du pays qui accueille ses élèves.
Le baron contre tous
À peine le ROVS créé, Wrangel commença à le perdre. En novembre 1924, il remit la direction suprême au grand-duc Nicolas Nikolaïevitch — ancien commandant en chef de l’armée impériale, autour duquel se rassemblait l’émigration « nationale ». Le geste avait l’air d’un sacrifice au nom de l’unité ; en pratique, un second centre de pouvoir apparut au-dessus de Wrangel. Le général Koutiepov — le héros de Gallipoli — menait déjà son « travail de combat » contre l’URSS à la cour du grand-duc, sans passer par le fondateur de l’Union.
L’histoire trancha ce différend interne avec cruauté. Wrangel regardait les entreprises de guerre secrète avec scepticisme — il ne croyait pas aux « organisations clandestines » de Russie et avertissait qu’on menait l’émigration par le bout du nez. En 1927, il apparut que le « Trust », principal partenaire du travail de Koutiepov, avait été créé de bout en bout par le contre-espionnage soviétique. Mais la querelle ne connut pas de vainqueur : tous en sortirent perdants.
Écarté des affaires, Wrangel s’installa avec les siens à Bruxelles en septembre 1927 et entra comme ingénieur dans une firme belge — l’Institut des mines servait enfin, un quart de siècle après le diplôme. Il avait quarante-neuf ans ; à l’aune des destins d’émigrés, toute une vie restait devant lui.
Trente-huit jours
Mourir, le « baron noir » avait déjà failli le faire. En octobre 1921, à Constantinople, le vapeur Adria, venant du port soviétique de Batoum, éperonna à pleine vitesse le yacht Lucullus, où vivait Wrangel ; le yacht coula presque instantanément. Le général n’était pas à bord — par hasard. L’enquête conclut à l’accident ; l’émigration n’y conclut pas.
Au printemps 1928, un militaire de quarante-neuf ans, sain et sportif, s’alita brusquement. Le mal avançait vite et cruellement : le 11 avril, les médecins diagnostiquèrent une tuberculose du poumon gauche ; le 25 avril 1928, Wrangel mourut. Des premiers signes à la fin, il s’écoula une quarantaine de jours.
La famille en était convaincue : ce n’était pas une maladie. Peu auparavant, la maison bruxelloise des Wrangel avait reçu un visiteur inattendu — le frère de l’ordonnance du général, matelot d’un navire marchand soviétique, venu d’URSS et disparu aussi soudainement qu’il était apparu. Les proches tinrent jusqu’à la fin de leurs jours le général pour empoisonné par un agent de la Guépéou. De preuves, il n’y en a pas : nulle expertise toxicologique ne fut pratiquée, et les archives du renseignement soviétique se taisent sur ce point — comme elles se taisent sur le sort de Koutiepov. Restent un diagnostic sur l’acte de décès, la vitesse à laquelle s’est consumé un homme sain, et un matelot dont la famille se souvint toute sa vie.
Son armée l’enterra deux fois. D’abord Bruxelles, avril 1928. Puis, le 6 octobre 1929, le cercueil fut transféré, sous les vieux drapeaux régimentaires, dans l’église russe de la Sainte-Trinité à Belgrade — seul des commandants en chef blancs, Wrangel repose en terre slave, parmi ses soldats, avec les honneurs militaires. Trois mois après la cérémonie de Belgrade mourut aussi le grand-duc Nicolas Nikolaïevitch. À la tête du ROVS vint Koutiepov — qui déploya le « travail de combat » à pleine puissance.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
La tombe de Wrangel se trouve dans l’église de la Sainte-Trinité de Belgrade, contre le mur, sous une dalle simple ; elle aura bientôt cent ans, et elle a survécu à tous les régimes, aux bombardements et aux changements d’époque. À Sremski Karlovci, où fut signé l’ordre créant le ROVS, le général a sa statue. L’organisation née de cet ordre survécut des décennies à son fondateur — sans jamais voir le jour pour lequel elle avait été créée : la Russie n’a pas rappelé son « armée en réserve ».
Sur l’acte de décès de son créateur, il est écrit : tuberculose. La question de savoir de quoi mourut réellement Piotr Wrangel reste ouverte depuis bientôt cent ans.
Principales sources : ordre de création du ROVS du 1er septembre 1924 (Sremski Karlovci) et fonds d’archives du ROVS (guides.rusarchives.ru) ; P. Robinson, The White Russian Army in Exile 1920–1941 (Oxford, 2002) ; P. Wrangel, Mémoires (1928) ; documents sur la mort et la réinhumation de Wrangel (Bruxelles 1928 — Belgrade 1929) ; B. Prianichnikov, La Toile invisible (en russe, 1979).