Tuesday 28 July 2026
L'Exode

La flotte qui emporta un État. Crimée 1920 — Gallipoli — Bizerte

À la mi-novembre 1920, une armada comme le Bosphore n'en avait jamais vu déboucha de la mer Noire sur la rade de Constantinople : cent vingt-six navires — bâtiments de guerre, paquebots, remorqueurs, barges — enfoncés dans l'eau jusqu'au plat-bord. Sur les ponts, dans les cales, sur les tas de charbon voyageaient 145 693 personnes selon les registres de bord, sans compter les équipages. L'eau manquait, le pain manquait, et la place manquait pour s'allonger.

La flotte qui emporta un État. Crimée 1920 — Gallipoli — Bizerte

Pour l’amiral français Charles Dumesnil, cette armada n’était pas seulement un spectacle — elle était une responsabilité morale. Trois jours plus tôt, le 13 novembre, il avait conclu avec le commandement de cet État flottant, aux côtés du haut-commissaire de France, le comte de Martel, une convention : tous ceux qui se trouvaient à bord passaient « sous la protection de la France », et, en garantie des dépenses, la France prenait en gage la flotte elle-même — la flotte de guerre comme la flotte marchande. La protection était un geste d’allié ; le gage, un calcul de créancier. Ces deux logiques allaient s’affronter quatre années durant.

Repère. Après la révolution de 1917, la Russie connut quatre années de guerre civile entre les bolcheviks — les « Rouges » — et leurs adversaires — les « Blancs ». À l’automne 1920, la Crimée restait le dernier territoire blanc ; l’Armée russe qui le tenait avait pour commandant en chef le général baron Piotr Wrangel.

L’évacuation de Crimée ne fut pas une fuite panique — et c’est en quoi elle différa de la catastrophe de Novorossiisk, au printemps de la même année, où l’on s’était battu pour une place sur les passerelles. Les navires suffirent à tous ceux qui voulaient partir ; l’armée embarqua selon un horaire, port après port — Sébastopol, Yalta, Théodosie, Kertch ; le bâtiment emportant l’état-major de Wrangel appareilla le dernier, et le croiseur français Waldeck-Rousseau escorta l’exode. C’est pourquoi ce qui vint mouiller devant Constantinople n’était pas une foule de réfugiés, mais quelque chose de bien plus embarrassant pour les vainqueurs comme pour les alliés : une armée partie en bon ordre.

Le croiseur cuirassé Waldeck-Rousseau devant Novorossiisk, 1920 — cliché d’un officier de l’US Navy. Le navire amiral de l’escadre française de Méditerranée escorta l’exode russe en serre-file. Source : photo L. Doughty, U.S. Naval History and Heritage Command (NH 63471), via Wikimedia Commons. Domaine public.
Le croiseur cuirassé Waldeck-Rousseau devant Novorossiisk, 1920 — cliché d’un officier de l’US Navy. Le navire amiral de l’escadre française de Méditerranée escorta l’exode russe en serre-file. Source : photo L. Doughty, U.S. Naval History and Heritage Command (NH 63471), via Wikimedia Commons. Domaine public.

L’Entente attendait des réfugiés — Wrangel amena une armée. Et refusa de la dissoudre. L’État qui n’existait plus fut réparti entre trois adresses : le 1er corps d’armée sur une rive turque déserte, près de la petite ville de Gallipoli ; les corps cosaques aux abords de Constantinople et sur l’île grecque de Lemnos ; l’escadre à Bizerte, base navale française en Tunisie.

Le « Champ nu »

Le corps du général Alexandre Koutiepov — vingt-six mille cinq cents hommes, dont neuf mille cinq cents officiers — débarqua près de Gallipoli à la fin de novembre 1920. Il n’y avait nulle part où loger : la bourgade était en ruine après la guerre et un tremblement de terre. Le camp fut dressé dans une vallée à six kilomètres — deux fermes turques, des broussailles, une maigre rivière. Les cartes appelaient l’endroit la vallée des Roses ; les Russes le baptisèrent « le Champ nu ». On hiverna sous la tente ; les premiers mois, le camp enterra près de deux cent cinquante des siens.

Ce qui se produisit ensuite, l’émigration devait l’appeler « le miracle de Gallipoli », bien qu’il y eût là peu de miracle — il y eut une discipline poussée à l’extrême. Koutiepov posa la question brutalement : ou bien le corps restait une armée, ou bien il devenait une foule d’affamés sur une rive étrangère. Les ordres exigeaient de « veiller scrupuleusement et ponctuellement à l’observation de toutes les exigences de la discipline » ; trois salles de police fonctionnaient dans le camp ; à partir du 21 janvier 1921 vinrent les exercices, les tirs, les défilés. Puis davantage : six écoles militaires où, à l’automne, étudiaient près de mille cinq cents élèves-officiers, une école de gymnastique et d’escrime, deux théâtres, sept églises de camp, des compétitions sportives, des concerts. Une armée qui n’avait plus de pays se conduisait comme si le pays existait toujours — et allait d’un jour à l’autre la rappeler.

Le général Koutiepov suit les exercices du détachement d’instruction du régiment Markov. Gallipoli, 1921. Une armée sans pays continuait d’apprendre à se battre. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.
Le général Koutiepov suit les exercices du détachement d’instruction du régiment Markov. Gallipoli, 1921. Une armée sans pays continuait d’apprendre à se battre. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.

Le 16 juillet 1921, on inaugura près du camp un monument aux morts — un tumulus de pierres élevé selon la coutume ancienne : chacun apporta la sienne. Retenez ce tumulus — il reviendra dans notre série : une réplique du monument de Gallipoli se dresse aujourd’hui dans un cimetière russe près de Paris, et à son pied attend la tombe vide de Koutiepov lui-même, héros de notre article précédent.

Koutiepov devant le monument-tumulus de Gallipoli, été 1921. Chaque habitant du camp apporta sa pierre. Source : revue Rodina, n° 12, 2007, via Wikimedia Commons. Domaine public.
Koutiepov devant le monument-tumulus de Gallipoli, été 1921. Chaque habitant du camp apporta sa pierre. Source : revue Rodina, n° 12, 2007, via Wikimedia Commons. Domaine public.

Rations et ultimatums

Derrière tout cela se posait une question inconfortable : qui paie ? La France payait — et de moins en moins volontiers. L’entretien du seul corps de Gallipoli coûta dix-sept millions de francs en dix mois ; les dépenses étaient couvertes par les biens évacués de Crimée et par cette même flotte mise en gage. La nécessité militaire avait pris fin, la dette d’alliance aussi ; restait la comptabilité — et la comptabilité exigeait que les camps se résorbent.

En mars 1921, le général français Brousseau annonça aux Cosaques : le crédit s’arrête, chacun a trois voies — rentrer en Russie soviétique, émigrer au Brésil pour des travaux agricoles, ou subvenir soi-même à ses besoins. On réduisit la ration et on la distribua par à-coups ; les agitateurs soviétiques vantaient les charmes du retour. Lemnos, plus durement que tout autre, sentit la pression : une île affamée, où les camps cosaques dépendaient entièrement de l’administration française. En mai 1921, environ trois mille hommes s’embarquèrent pour le Brésil ; des milliers préférèrent rentrer chez eux — sous des garanties de sécurité auxquelles il ne fallait pas croire. Wrangel protesta, par écrit et avec obstination — le 2 avril 1921, il adressa au haut-commissaire une lettre contre l’envoi des hommes en Russie soviétique —, mais son argument principal n’était pas humanitaire : il était politique. Tant que l’armée existait, lui-même existait comme son commandant en chef.

Pourquoi, alors, l’armée ne se dispersa-t-elle pas ? Il y a à cela trois réponses honnêtes. La première — l’espérance : dans les camps, on attendait sérieusement la « campagne de printemps », un nouveau débarquement en Russie, et Wrangel entretenait cette attente. La deuxième — l’impasse : ces hommes n’avaient ni nationalité, ni métier hors du rang, ni pays où se démobiliser ; le régiment était tout ce qui leur restait d’un foyer. La troisième — la volonté du commandement, pour qui dissoudre l’armée équivalait au néant politique. La discipline de Gallipoli tenait sur ces trois appuis à la fois — et c’est pourquoi elle tenait bon.

Le dénouement vint non par l’épreuve de force, mais par le déménagement. À partir d’août 1921, les unités commencèrent à partir pour la Bulgarie et le royaume des Serbes, Croates et Slovènes — les pays slaves acceptaient de recevoir les soldats russes pour le travail et le service. Les dernières unités quittèrent le « Champ nu » le 6 mai 1923. L’armée se mua en diaspora, éparpillée dans les Balkans mais conservant ses listes régimentaires, ses chefs et sa caisse d’entraide. Un an plus tard, en 1924, Wrangel donna à cette armée sans territoire la forme d’une organisation — l’Union générale des combattants russes, le ROVS. Ce sera l’objet de notre prochain article.

Bizerte : la dernière escale

La flotte eut un destin plus long et plus triste. Le 1er décembre 1920, le Conseil des ministres français autorisa l’escadre russe à rallier Bizerte, base navale du protectorat français de Tunisie. Le transfert s’étira de décembre à février ; les navires amenaient avec eux quelque cinq mille quatre cents personnes — équipages, familles, aspirants du Corps des cadets de la Marine. À Bizerte, l’escadre fut internée : les navires mouillaient sous pavillon de Saint-André, mais la mer leur était fermée — un gage doit rester intact.

Le cuirassé Général Alexeïev, navire amiral de l’escadre russe, en rade de Bizerte, 1920-1924. Quatre ans sous pavillon de Saint-André, sans droit de prendre la mer. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.
Le cuirassé Général Alexeïev, navire amiral de l’escadre russe, en rade de Bizerte, 1920-1924. Quatre ans sous pavillon de Saint-André, sans droit de prendre la mer. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.

Puis le temps se mit à travailler contre les marins. L’argent manquait ; les effectifs furent réduits, et fin 1922 les équipages furent débarqués. Les officiers partirent travailler dans les fermes et les ateliers de Tunisie ; à bord ne restaient que des quarts de garde auprès de machines qui ne feraient plus jamais de vapeur. L’escadre vivait encore — sous la direction du lieutenant de vaisseau Monastyrev paraissait le Recueil naval de Bizerte, les aspirants passaient leurs examens —, mais c’était la vie d’une garnison oubliée à son poste.

Le verdict vint de Paris. À l’automne 1924, la France reconnut officiellement l’Union soviétique — et garder dans sa base la flotte d’un État disparu devint diplomatiquement impossible. Le 29 octobre 1924, à 17 heures 25, les clairons sonnèrent à bord pour la dernière fois, et les pavillons de Saint-André furent amenés. Au matin, le préfet maritime transmit l’ordre : les équipages quitteraient les navires. L’escadre était dissoute.

L’épilogue eut son ironie amère. En décembre 1924, une commission technique soviétique conduite par l’académicien Krylov arriva à Bizerte pour inventorier les navires en vue de leur remise à l’URSS. La remise n’eut jamais lieu : l’affaire s’enlisa dans les querelles sur les vieilles dettes russes. Les navires que l’on avait gardés quatre ans comme un gage n’échurent finalement à personne — ils furent vendus à la ferraille.

L’une des passagères de l’escadre, Anastasia Manstein, fille d’un commandant de torpilleur, avait huit ans lorsqu’elle posa le pied sur la rive tunisienne en 1920 — et elle vécut à Bizerte toute sa vie, jusqu’en 2009, devenue gardienne de la mémoire de l’escadre et auteur du livre La Dernière Escale. Elle aimait répéter qu’elle avait attendu le retour au pays pendant quatre-vingts ans — et que le pays, à la fin, était venu à elle de lui-même, sous les traits des Russes qui viennent aujourd’hui s’incliner devant la flotte.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

À Gelibolu — c’est le nom actuel de Gallipoli — se dresse le tumulus reconstruit : le tremblement de terre de 1949 avait détruit l’original, la réplique fut inaugurée le 17 mai 2008 ; à côté, un petit musée du « séjour de Gallipoli ». À Lemnos, les cimetières russes ont été remis en état — des centaines de tombes cosaques de 1920-1921. À Bizerte, l’escadre a laissé une église orthodoxe, bâtie par la communauté des marins, et une stèle au cimetière chrétien.

Le tumulus reconstruit de Gelibolu, inauguré le 17 mai 2008. Source : photo Ivandemidov, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Le tumulus reconstruit de Gelibolu, inauguré le 17 mai 2008. Source : photo Ivandemidov, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Et près de Paris, au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, se dresse la seconde réplique du tumulus de Gallipoli — celle-là même au pied de laquelle la tombe vide de Koutiepov attend les restes de son général. Tout ce qui arrivera ensuite à l’émigration militaire russe — les enlèvements de généraux, les procès, la lente extinction — a poussé dans ces trois camps en terre « occidentale ». Quant au gage, la France ne le rendit jamais à personne. Il n’y avait plus personne à qui le rendre.

Principales sources : convention du 13 novembre 1920 (Wrangel — de Martel, Dumesnil) ; documents du 1er corps d’armée et ordre n° 369 de Wrangel (15 novembre 1921) ; N. Karpov, Crimée — Gallipoli — Balkans (en russe, 2002) ; P. Robinson, The White Russian Army in Exile 1920–1941 (Oxford, 2002) ; A. Manstein-Chirinsky, La Dernière Escale (1999) ; chroniques de la Bizerte russe (loukine.fr) ; C. Pujalte-Fraysse, « Les Russes à Bizerte » (Mimmoc, 2019).