Monday 3 August 2026
Les Capitales De L'exil

Un colonel au volant. Le Paris russe entre l'usine et l'office funèbre

Le passager nocturne d'un taxi parisien de la fin des années vingt connaissait le rituel. À l'accent du chauffeur, il demandait : « Russe ? » — puis, le hochement de tête obtenu, ajoutait sur un ton presque affirmatif : « Officier, sans doute. » Le chauffeur répondait sobrement : capitaine de cavalerie de tel régiment. Ou capitaine d'artillerie. Ou, cela arrivait, général. Le Russe au volant d'un taxi parisien était un type urbain de l'époque — héros d'anecdotes, de romans et d'échos de presse. Les journaux français décrivaient le phénomène avec un étonnement mêlé de respect : derrière le volant, il y avait un pays entier.

Un colonel au volant. Le Paris russe entre l'usine et l'office funèbre
Les ateliers de montage des usines Renault à Boulogne-Billancourt. Carte postale, 1920. Source : Archives municipales de Boulogne-Billancourt (9FI-BOU 284), via Wikimedia Commons. Licence Ouverte.

Comment ce pays s’y était retrouvé — la question n’a rien de rhétorique. Au milieu des années vingt, la France abritait la plus grande colonie russe d’Occident, et presque toute cette colonie vivait d’un dur travail physique. Le passeport Nansen ouvrait la frontière mais fermait les carrières : à l’apatride restaient inaccessibles la fonction publique, la justice, les professions libérales à ordre. Demeuraient trois voies — l’usine, le taxi, l’atelier de couture. C’est par ces trois voies que l’empire entra dans le quotidien parisien.

Billancourt : la capitale à la chaîne

La première voie menait à Boulogne-Billancourt, aux usines Renault. Ayant perdu à la guerre toute une génération d’ouvriers, la firme embauchait les Russes, dès le milieu des années vingt, plus volontiers que quiconque en ville — et sut vite apprécier son acquisition : les réfugiés apportaient la discipline, l’instruction et une motivation de désespérés. Sur les chaînes de Boulogne se retrouvèrent plus de trois mille anciens soldats, officiers et cosaques ; dans les ateliers, on commandait en français et l’on passait les pauses en russe.

Les ateliers de montage des usines Renault à Boulogne-Billancourt. Carte postale, 1920. Source : Archives municipales de Boulogne-Billancourt (9FI-BOU 284), via Wikimedia Commons. Licence Ouverte.
Les ateliers de montage des usines Renault à Boulogne-Billancourt. Carte postale, 1920. Source : Archives municipales de Boulogne-Billancourt (9FI-BOU 284), via Wikimedia Commons. Licence Ouverte.

Autour de l’usine grandit une véritable petite ville russe : des boutiques où l’on vendait du hareng et des cigarettes russes, des auberges où l’on servait la soupe aux choux, des cours du soir, un théâtre d’amateurs. En 1926, les ouvriers fondèrent leur propre paroisse — on pria d’abord dans la salle d’un restaurant, puis dans une baraque aménagée, et vers 1930 s’éleva, payée sur leurs dons, l’église en bois de Saint-Nicolas : un sanctuaire bâti sur des salaires d’usine. L’autre pôle du Paris russe ouvrier fut le 15e arrondissement, grandi autour de l’usine Citroën et des quais industriels de la Seine : trente à quarante mille Russes s’y fixèrent, selon les estimations, et les Français surnommèrent les rues autour de la rue de Lourmel « la petite Russie ». On pouvait y vivre sans apprendre un mot de français : une cinquantaine de restaurants russes, une épicerie aux concombres malossol avenue Émile-Zola, une ferme laitière, une bibliothèque, une polyclinique et une pharmacie russes boulevard de Grenelle, des ateliers de couture et une paroisse à soi rue de Lourmel. Teffi, riant et compatissant à la fois, décrivit ce monde dans sa célèbre chronique « Gorodok » — « La Petite Ville » : une bourgade russe vivant sa vie à part au milieu d’une capitale étrangère.

Teffi. Paris, fin des années 1920. Cliché de Pierre Choumoff, photographe célèbre du Paris russe. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.
Teffi. Paris, fin des années 1920. Cliché de Pierre Choumoff, photographe célèbre du Paris russe. Source : Wikimedia Commons. Domaine public.

Le taxi : un métier d’officier

La deuxième voie était à part — la prenaient ceux qui ne voulaient pas se mettre à la chaîne. Si le taxi devint le métier d’officier de l’émigration, ce fut pour des raisons parfaitement rationnelles. La licence n’exigeait ni nationalité ni capital — seulement de réussir un examen exigeant de topographie parisienne et de conduite ; le gain ne dépendait que de l’endurance ; et surtout, le chauffeur ne servait personne. Pour un homme qui avait commandé un escadron, c’était le seul moyen de rester son propre commandant.

Les chauffeurs russes de Paris étaient trois à quatre mille — toute une corporation avec son infrastructure. Dès 1926 fonctionnèrent des syndicats professionnels, fondus ensuite dans l’Union des chauffeurs russes — avec sa caisse d’entraide, ses antennes à Nice et à Lyon et plus d’un millier de membres. Un garage coopératif, l’« Artel », était organisé avec une rigueur toute militaire : une part de cinq cents francs, cinq mille pour la voiture, quatre-vingt-dix francs de versement quotidien — et au bout de quinze mois, la Renault devenait la propriété du chauffeur. Les meilleurs rapportaient cent cinquante à cent soixante-dix francs par jour, et les journaux de l’émigration additionnaient ces chiffres avec fierté.

Renault KZ de 1925 — le modèle des taxis parisiens de l’époque ; c’est ce type de voiture que la coopérative « Artel » rachetait pour ses chauffeurs. Exemplaire conservé. Source : photo Alexander Migl, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
Renault KZ de 1925 — le modèle des taxis parisiens de l’époque ; c’est ce type de voiture que la coopérative « Artel » rachetait pour ses chauffeurs. Exemplaire conservé. Source : photo Alexander Migl, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Les chauffeurs ont même laissé leur trace dans la toponymie parisienne : sur la Butte-aux-Cailles subsiste un lotissement de pavillons au-dessus d’un ancien garage de taxis, surnommé « La Petite Russie » — les chauffeurs russes s’y installaient avec leurs familles.

Il y eut dans cette histoire une ironie digne d’une ligne à part. La plus ancienne compagnie de taxis de la ville — G7, fondée en 1905 par André Walewski, descendant de Napoléon —, ouvrit dans les années vingt une « cellule russe » spéciale pour embaucher les émigrés. Le descendant de l’homme qui avait vu brûler Moscou payait des colonels russes pour leur connaissance des rues de Paris.

L’aiguille et les perles : le Paris russe des femmes

La troisième voie appartenait aux femmes. Pendant que les maris tenaient les machines, les Parisiennes russes cousaient, brodaient et tricotaient — d’abord à domicile et en atelier, puis très vite au sommet de l’industrie de la mode. En 1921, la grande-duchesse Maria Pavlovna, nièce du dernier tsar, fonda la maison de broderie Kitmir — et obtint un contrat d’exclusivité avec Coco Chanel : les robes brodées de perles, emblème de la décennie, sortaient des mains de brodeuses russes. Le nom de la maison, soit dit en passant, était celui d’un pékinois.

En 1924, le prince Félix Youssoupoff — celui-là même qui avait pris part à l’assassinat de Raspoutine — ouvrit avec son épouse Irina la maison de couture Irfé, d’après les premières syllabes de leurs prénoms. Les débuts furent d’une belle audace : les mannequins de la maison parurent sans invitation à un défilé de l’hôtel Ritz et firent sensation. On n’engageait que des Russes — les princesses Obolensky, la princesse Troubetzkoy ; bientôt, Irfé eut ses boutiques au Touquet, à Londres et à Berlin. Quelques saisons durant, la haute couture parisienne parla avec l’accent russe. Cela ne dura pas : ces aristocrates savaient mieux broder que compter — Kitmir ferma à la fin des années vingt, Irfé ne lui survécut guère. Mais les ateliers de couture sans grand nom nourrirent les familles russes des décennies encore.

Le prince Félix Youssoupoff et la princesse Irina, futurs fondateurs de la maison Irfé. Photographie de studio, Saint-Pétersbourg, vers 1915. Source : Library of Congress, via Wikimedia Commons. Domaine public.
Le prince Félix Youssoupoff et la princesse Irina, futurs fondateurs de la maison Irfé. Photographie de studio, Saint-Pétersbourg, vers 1915. Source : Library of Congress, via Wikimedia Commons. Domaine public.

La Russie du soir

La vraie vie de ce Paris commençait après la sirène et le dernier client. Le soir et le dimanche, le pays se rassemblait à nouveau : offices rue Daru et dans l’église de l’usine, fêtes régimentaires avec l’inévitable office d’action de grâces et le dîner à frais partagés, bals des cadets, conférences, soirées de bienfaisance. Le jour, la chaîne et le compteur ; le soir, les épaulettes et les titres ; l’un et l’autre étaient vrais, et personne ne voyait rien d’étrange à cette double existence. Les enfants nés ici connaissaient la Russie par les récits — mais les lycées russes et les scouts les retenaient dans ce pays invisible d’une double appartenance sans aucune nationalité.

Le prix de cette double vie, nul ne le cachait non plus. La fatigue, le déclassement, « le général en livrée de portier » — la presse émigrée elle-même en riait et en pleurait. Et cette vie russe dense, légale, laborieuse avait son ombre : dans sa foule se fondaient commodément les hommes du renseignement soviétique. C’est d’ici que l’on enlevait les généraux — de ce monde d’offices funèbres, de dîners régimentaires et de taxis —, et les chauffeurs de l’Union russe se retrouvèrent plus d’une fois derniers témoins d’une disparition.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

La cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky de la rue Daru est debout et en service — autour d’elle subsiste un quartier russe en miniature : la librairie, le restaurant, l’agitation paroissiale du dimanche. À Billancourt, l’usine n’est plus : Renault l’a fermée en 1992, l’île Seguin est rebâtie au point d’être méconnaissable. Mais l’église en bois de Saint-Nicolas, payée sur des francs d’ouvriers, tient toujours — curiosité de la ville, restaurée par une nouvelle génération de paroissiens russes. Et près de Paris, Sainte-Geneviève-des-Bois, où reposent les chauffeurs, les brodeuses et leurs généraux.

La cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, rue Daru — le cœur du Paris russe depuis 1861. Source : photo Serein, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.
La cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, rue Daru — le cœur du Paris russe depuis 1861. Source : photo Serein, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

L’église en bois de Saint-Nicolas à Boulogne-Billancourt, bâtie sur les dons des ouvriers de Renault (1930). Source : photo Prokofiev, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.
L’église en bois de Saint-Nicolas à Boulogne-Billancourt, bâtie sur les dons des ouvriers de Renault (1930). Source : photo Prokofiev, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Reste un détail vivant. Les taxis G7 roulent encore dans Paris — le même nom sur les portières, la même compagnie fondée par un descendant de Napoléon. Le passager qui y monte devant l’Opéra ignore sans doute qu’il y a cent ans cette compagnie avait sa cellule russe — et qu’à sa place commençait l’une des villes les plus étranges du vingtième siècle : le Paris russe.

Principales sources : C. Gousseff, L’exil russe (CNRS, 2008) ; R. Johnston, New Mecca, New Babylon : Paris and the Russian Exiles (McGill-Queen’s, 1988) ; documents sur l’Union des chauffeurs russes et la coopérative « Artel » (L’Illustration russe, 1935) ; histoire de la paroisse Saint-Nicolas de Boulogne-Billancourt ; Maison de l’émigration russe — « La maison de broderie Kitmir » ; histoire des Taxis G7 ; Teffi, « Gorodok » (1927).